Temps

La semaine de notre ren­con­tre, Gala m’avait dit, “je n’en ai que pour six ou sept ans”. Ce soir, alors que nous vivons depuis bien­tôt dix-sept ans ce grand amour mar­qué de désas­tres, elle vient de me répéter la même chose dans les mêmes termes.

Femmes

“Viens dans l’eau!”, me dis­ait-elle. Sauf qu’elle se baig­nait en mer d’O­man et que si je me trou­vais bien sur la grève, c’é­tait celle d’Ouchy, près de Lau­sanne, à des mil­liers de kilo­mètres. Sans hésiter, je pre­nais l’avion et débar­qué je mar­chais sur l’eau, tout habil­lé et sans lâch­er ma valise, pour la rejoin­dre, amorçant au dernier moment, comme j’al­lais attein­dre le point où elle bar­b­o­tait, un petit virage de crainte de me noy­er. Revenu sur la terre ferme, je songeais, “Quoi! Elle n’est pas l’air plus enchan­tée de me retrou­ver! Pas même sur­prise! Enfin quoi? Elle appelle, j’ar­rive et… “. Placide, je lui adres­sais une signe qui voulait dire: je vais pren­dre ma cham­bre. De ce pas, je me dirigeais vers l’hô­tel, un bâti­ment ver­ti­cal et dur auquel on accé­dait pas un vaste hall. La récep­tion était éloignée, le pan­neau qui la sig­nalait tout petit. Aus­sitôt instal­lé, j’é­tais de retour sur la grève. Assis sur les march­es mon­u­men­tales de l’hô­tel, je fix­ais la baigneuse. Elle me snobait parce que, tout en ayant couché avec elle, je n’en avais rien dit à ma femme dont elle était l’amie. C’é­tait sa façon de me le reprocher. Cepen­dant, qui était cette autre femme à mon côté qui, assise sur les march­es, regar­dait avec moi la mer? Je ne m’en sou­ve­nais pas. Pour­tant, je savais bien que c’est moi qui lui avait don­né ren­dez-vous ici, à Oman, ce soir. Elle évo­quait notre soirée du ven­dre­di et je n’en avais aucun sou­venir. Il me fal­lait main­tenant agir comme si je savais, me remé­mor­er nos moments intimes (au total deux jours), sans avoir la moin­dre idée de l’é­tat amoureux dans lequel nous étions cen­sés nous trou­ver en cet instant.

Solution

Le poste à respon­s­abil­ités est celui que l’on vous pro­pose quand au lieu de dire “il y a un prob­lème”, vous dites, “j’ai la solu­tion”. La preuve de capac­ité con­siste alors à met­tre en œuvre quelque chose (n’im­porte quoi) sat­is­faisant peu ou prou à ce que cha­cun entend par “solu­tion”. Exem­ple, sol­liciter un groupe com­posé de per­son­nes qui cha­cune indi­vidu­elle­ment croit détenir une par­tie de la solution.

Frustration

Ce que les sujets les plus éclairés et par­fois les plus out­rés annon­cent quant à l’avenir de la société,  advient. Si le gros des patients, représen­té par les doc­teurs en pal­abres, au pre­mier rang les poli­tiques, peut sans peine con­tester ces annonces même après qu’elles aient été véri­fiées, c’est que la plas­tic­ité de ce qui advient n’est jamais adéquate à l’an­nonce. Pour le fond, les sujets éclairés savent que leurs prédécesseurs ont vu juste.

Coïncidence

Dans le petit super­marché qui jouxte la place, à l’heure de la sieste, pour acheter les req­uis de la diète min­i­mum, du café, du beurre et des pâtes, j’en­tends pronon­cer au même moment, près des caiss­es, par une mère et son enfant, par une placeuse qui échange avec le gérant enfin, à mon côté, par deux ado­les­cents, le mot “choco­late”. Sen­sa­tion étrange et immé­di­ate. Je me fige.

Postorganisation

La dif­fi­culté est qu’on ne peut plus choisir son bonheur.

Zombies

L’idée n’est pas unique­ment que ceux qui ont, la mort de Dieu accep­tée, ordon­né une fête sans fin puis­sent en prof­iter indi­vidu­elle­ment, mais qu’elle ait lieu jusqu’à l’in­fi­ni au prof­it de ce cer­cle restreint auquel, le temps de la vie, ils appar­ti­en­nent. Ain­si se trou­ve recon­duit cette légitim­ité d’usurpa­tion qui a fait, entre empire et sché­ma d’ex­ploita­tion, le car­ac­tère par­ti­c­uli­er de l’Oc­ci­dent à l’acmé du pou­voir monar­chique. Aujour­d’hui, la con­som­ma­tion exclu­sive de ces unités de jouis­sance par les quelques-uns pour qui la recherche de la fête tran­scende toute valeur passe par un dis­cours hyp­no­tique dont le maître-mot, fort de sa légitim­ité morale est, “démoc­ra­tie”.

Fourmis

“Repen­sons aux four­mis: où est la bête? Est-ce la four­mi ou la four­mil­ière? En fait, aucune des deux répons­es n’est cor­recte. Chez les four­mis — comme chez les siphonophores (des petites créa­tures marines) -, un fonc­tion­nement organique peut s’ar­tic­uler de dif­férentes façons. Ain­si, à un moment don­né, l’u­nité organique sera don­née par une four­mi en par­ti­c­uli­er, dans une sit­u­a­tion déter­minée où c’est elle qui doit résoudre le prob­lème; dans d’autres proces­sus, en revanche, ce sera la four­mil­ière qu’il fau­dra con­sid­ér­er comme l’u­nité organique, et dans d’autres cas encore, l’ensem­ble four­mi-four­mil­ière et son milieu.” Miguel Benasayag, Cerveau aug­men­té, homme diminué.

Se nourrir

En vis­ite pour quelques jours, M. par­le de nour­ri­t­ure. Peut-être n’y en a‑t-il plus assez. Ce serait non seule­ment la fin de l’abon­dance en Occi­dent, mais encore le début d’une diminu­tion irréversible de la qual­ité. Les con­séquences cul­turelles, remar­que-t-il, seront con­sid­érables. Prends le voy­age, que fer­ont les touristes? Ils boivent, ils man­gent: c’est l’ac­tiv­ité prin­ci­pale. Sans cela? Pour moi, je pense à la con­vivi­al­ité. A la créa­tion des valeurs autour de la ren­con­tre, c’est-à-dire de la table. A M. je racon­te que les Améri­cains de Detroit imag­i­nent manger quand ils ne font que se nour­rir, expé­di­ant cette corvée en soli­taire pour renouer au plus vite avec leur activ­ité, y com­pris quand elle est inex­is­tante. D’ailleurs, ils n’ont pas de cui­sine. Le régime indus­triel de pro­duc­tion et de dis­tri­b­u­tion de la nour­ri­t­ure implique de s’al­i­menter hors du foy­er aus­si bien pour des raisons de com­mod­ité que de  coût: pay­er ce ser­vice est en effet moins onéreux que de se pro­cur­er des mets en super­marché pour les pré­par­er à domi­cile. Tel est le cer­cle vicieux. Mais il n’est pas besoin d’aller aus­si loin: prenons le phénomène du siro­tage en con­tinu de boi­sons chaudes ou froides en gob­elets par le citadin en mou­ve­ment tel qu’il se répand dans nos villes. Lié dans sa genèse à l’ap­préhen­sion par le colon améri­cain d’un espace surhu­main, celui du ter­ri­toire des Etats-Unis, il est extra-européen et mal­sain. Sim­ple mode mer­can­tile poussée par les multi­na­tionales, ils con­stitue une attaque puis­sante con­tre le mod­èle sociale de la table partagée. Tout aus­si grave, dis­ais-je encore à M., les phénomènes de répar­ti­tion des pro­duits de qual­ité selon le pou­voir d’achat des pop­u­la­tions et des class­es sociales. Depuis trente ans que je voy­age en Asie du sud-est, je remar­quais ain­si pour la pre­mière fois en 2015 que la qual­ité du riz se détéri­o­rait; quant à la corian­dre, cette herbe qui agré­mente pour des raisons san­i­taires (elle détru­it les par­a­sites) la plu­part des plats de rue, elle avait dis­parue des étals: après dis­cus­sion avec les indigènes, on m’ex­pli­qua que la qual­ité par­tait à l’ex­por­ta­tion et que pour le tout-venant, le grain de riz cassé rem­plaçait désor­mais le grain entier. Quant à la corian­dre, elle était acheté par la dias­po­ra.  Il y aurait d’ailleurs long à con­ter sur l’ap­pau­vrisse­ment du mod­èle gas­tronomique des Andalous, dont la diète est aujour­d’hui com­posée en grande par­tie de pois­son et de crus­tacé élevés en bassin médi­cal­isé dans le tiers-monde.

Difficile

En réal­ité, il est dif­fi­cile de n’être pas entendu.