Le désir de meurtre travaille l’homme au corps. Il est irréductible dans la mesure où, appelé à chaque instant au possible, sans cesse il bute sur le réel. De là cette pulsion qui pousse à détruire le réel pour libérer la voie.
Film 2
C’est bien sûr! Si les femmes de Massio sont nées en Andalousie, pour peu qu’elles n’aient jamais quitté la côte, elles voyaient pour la première fois une rivière débordant d’eau.
Ce qui me rappelle une autre anecdote. La dernière semaine d’entraînement à Malaga, je me trouve dans les vestiaires du club avec ce garçon qui encourt cinq ans de prison pour avoir tabassé à domicile les trois flics qui venaient d’enfoncer sa porte (rapportant les faits, il omet de dire pour quelle raison la police pénétrait de force chez lui). Un garçon brutal qui parle les mains jointes en signe de prière et, une fois qu’il a capté votre attention, parle seul. Je ne sais plus pour quelle raison, tout en nous passant nos protections de combat, nous évoquions Londres. Si je sais: un magasin de sport connu.
-Londres, me dit-il, je connais bien, j’y ai longtemps vécu.
-Ah, fais-je étonné. L’année dernière, je suis allé à Southend.
-… c’est au Sud ou au Nord?
Conversation disloquée
A — J’appelle, tu ne décroches pas!
G — C’est le bord. Si tu écoutes ce que je dis sur mon message vocal — que j’ai installé, tu verras: ça m’énerve!
A — Bizarre, je viens d’appeler Luv, ça marchait.
Ai enfin réussi a me faire aider pour décharger le porte-manteau!
J’ai téléphoné à Rafael. L’ai réveillé de chez les morts. Il avait l’air hagard.
Mais pourquoi ce soir ça ne marche pas?
G — Essaie toi, moi c’est le bordel!
A — Oui, mais j’ai déjà essayé trois fois. Il ne se passe rien. Est-ce que ça sonne chez toi?
Ai signé le contrat internet ce matin. J’imagine que mardi l’antenne satellitaire devrait être installée.
Ici, temps modeste. Gris. Silence absolu dans le village. Hors du monde.
Vu mon petit bureau? Faut bien mettre quelque par l’ordinateur de communication.
Je te vois. Tu es devant le sapin à Fribourg!
Lecture passionnante de Miguel Benasayag sur la neurologie du cerveau.
Enfoiré de Tarik Ramadan, qu’il croupisse en tôle!
Moine Friederich, ça commence à bien faire!
G — Moi je vais demander une cellule de nonne quelque part.
A — Par exemple au milieu des rizières avec pour voisin un Suisse bien connu?
En pagne.
Plutôt qu’en panne.
G — Tu as bu?
A — Et j’écrirai sur l’eau, comme ça, plus besoin d’éditeur.
Pas bu. Sport à tous les étages.
TRX en fait.
J’ai lu toute la journée.
G — Bon, dommage, demain je pars au chalet de Lysia et sais pas du tout si là bas ça marche.
A — Très heureux qu’il y a au moins deux auteurs dans le paysage intellectuel qui relient posthumanisme et néolibéralisme.
Qui est Lysia?
G — T’ai déjà parlé d’elle.…. Une Grecque.
A — Et tu seras où?
Ton dentiste. Assure-toi qu’on puisse bien partir autour du 10. J’ai pas envie de poireauter à Lausanne.
G — Direction le Mont-Blanc.
A — On pourrait s’arrêter à Villeneuve.
Mont-Blanc, bien.
Ai trouvé l’explication des âmes télépathiques. Benjamin Libet (je le lisais à Yogyakarta en 2013, mais j’avais pas compris) a découvert que la décision n’est pas prise en conscience. Elle précède la conscience de la cause (de la décision). Fascinant!
Au fond, on est assez peu un “je”.
G — De ce côté là c’est aussi l’inconnu.…. C’est pas gagné. Soit je renvoie tout début juillet soit il me dira le 26 mars ce que je peux faire.
A — Pour un écrivain, c’est une découverte terrible. Mais c’est très rassurant pour ce qui est de la mort.
Ouais, qu’il te dise. Juste, me taper les bobos et les Négus dans Lausanne, c’est pénible.
Sinon, la santé?
Moi, je dors dix heures par nuit sans insomnies. Mais aussi, je n’écris pas.
Il y a juste, comme d’habitude, ces tacherons de Corfavens qui me font chier pour les impôts et tu imagines, je paie Fr. 450.- par mois et ils me donnent RIEN.
Ces Suisses! Sont devenus aussi minables que leurs voisins de France.
Je pense que si on parvient à te trouver un bel endroit puis partir pour une période au Cambodge, on va se faire plaisir.
Mon père qui est en ce moment en Thaïlande me dit que la nourriture reste excellente mais il est vrai que mon père, c’est pas Bocuse!
G — Fascinant. Te l’avais déjà dit.…. tout est déjà prévu. Alors pourquoi stresser? Faut attendre si possible un verre à la main. C’est tout de même affligeant de penser qu’à ce niveau là nous ne sommes pas à la barre.
A — Oui, c’est incroyable!
Cela bouleverse toute mon approche philosophique. Heureusement, j’ai toujours gardé sous le boisseau un côté panthéiste.
G — On mange mal au Cambodge.
A — Et puis il y a l’art. Nul ne nie la réalité de l’expérience esthétique.
Ouais on mange mal mais avec une bonne cuisinière et du fric, on doit pouvoir faire des miracles, non?
Et, dans un pays pauvre, quand tu es riche, tu es riche. Alors qu’en Suisse, pays riche, quand tu es riche, tu es pauvre. CQFD.
G — Panthéiste.… Tu me qualifiais de cela lors d’une de nos premières descentes à Paris.
A — Profitons de faire des choses extraordinaires, car le Progrès nous enfonce dans l’ordinaire. Je plains les enfants.
Ah, ha, bonne mémoire!
Les gens stressés, dit la neurologie, ont moins de mémoire. Je ne parle pas pour moi, bien entendu…
Bon, je vais aller manger ma Minestrome et fixer le porte-manteau.
Moins neurologique, je me réjouis de te tenir dans mes bras.
Evidemment, effet pervers de la techno, sur Skype on écrit en petit-nègre…
Dès que je reçois ton dernier message, j’essaie de t’appeler — dès fois que ça marche…
G — Un minestrone. L’art c’est pour le dépassement de notre condition humaine si pénible à encaisser une fois que l’on a compris. Bon appétit!
Film
Ce samedi, à l’heure de la sieste, Massio klaxonne, comme je lui ait dit de faire lorsqu’il arriverait au village avec le déménagement. Son collègue n’est pas du voyage, il est accompagné de deux femmes. L’une doit être son épouse, l’autre sa fille, bien qu’elles semblent du même âge. Elles traversent le pays pour la première fois, me dit l’Uruguayen. Sans trop s’éloigner du camion, elles regardent les maisons de pierre. La fille s’exclame : “c’est comme dans un film!”. Une demi-heure plus tard, le camion est déchargé, elles ont vu la rivière et la place, elles font adieu. Seize heures de route pour cette visite.
Nonnes
Près de Santa-María de la Huerta, cette région troglodyte dont j’ai déjà parlé, je m’arrête pour prendre de l’essence. A voiture américaine, réservoir américain donc surdimensionné. Le pompiste remplit. Au bout de quelques minutes, il me consulte l’air de dire “serait pas troué votre truc?”. Nous entrons dans la station, il fait le compte. Une facture salée.
-Autre chose?
Je choisis un Twix.
-Des biscuits? Ce sont les nonnes qui les font. Elles habitent juste là.
-Non merci.
-Ils sont excellents.
Mais je n’aime pas les “polvorones”, ces biscuits de poussière. Cependant, je me représentent les nonnes. Elles cuisent, confectionnent et emballent. Elles apportent au pompiste. Il les connaît. Il leur aura promis: ” e vais vous les vendre sœur Mercedes, faites-moi confiance!”
-Non merci, vraiment.
Ce que je regrette dès que j’ai repris la route. Et même j’ai honte. Rien à voir avec les biscuits. La prochaine fois, j’en prendrai deux boîtes.
Cannes à pêche
De passage à Guadalajara, je vais prendre livraison des cannes à pêches commandées en janvier. Tandis que Maria déballe et montre, un père et son fils s’intéressent aux couteaux.
-Si tu es à pied, mieux vaut revenir demain, c’est lourd, me dit Maria soupesant les colis.
Sur le point de m’en aller, nous discutons couteaux avec les clients. Je raconte mon dernier achat, le modèle anti-terroriste avec brise-glace et lame qui perce sans difficulté un capot de voiture. Testée sous une pression de mille kilos, dis-je encore. En chemin, je bois quelques bières dans un bar de banlieue, puis me couche. Le lendemain, je passe chercher mes cannes. Le père et son fils sont de nouveau là. Ils rendent le couteau acheté la veille, en choisissent un autre. Comme l’adolescent ne peut se décider, le père me tend les deux spécimens retenus, des couteaux de chasse avec manche en bois et lames de 15 centimètres.
-Vous savez… moi je ne connais pas grand chose (quand bien même, je sais immédiatement lequel est le meilleur)
Le père insiste.
-Tout dépend de ce que vous voulez en faire.
Alors le père, réaliste:
-Que peut-on bien en faire? Rien. Le mettre à sa ceinture lorsqu’on va se promener en forêt.
Yuma
Nouvelle traversée de l’Espagne, cette fois sous un déluge. Les bourrasques malmènent la voiture, les essuie-glaces peinent à évacuer l’eau. Même les déserts sont tristes. Sur fond gris, les oliviers ressemblent à des coches d’encre. A partir du deux-centième kilomètres, je suis attentif: je cherche Yuma, le restaurant des camionneurs. Il n’y a pas de repères. D’abord parce que les haltes le long de l’autoroute sont toutes signalées par le même panneau lequel ne comporte pas le nom du lieu, ensuite parce que Yuma n’est pas couplé avec une ville ou un village, c’est un ensemble hétéroclite de bâtiments posé sur un terrain vague. D’ailleurs, comme je descendais en Andalousie en janvier, je l’ai manqué. Plutôt, je ne l’ai pas vu. Et là, miracle, je le vois — trop tard, mais très vite, un changement de direction me permet de revenir sur mes pas. Malgré la pluie battante, il y a tant de camions et de voitures devant le restaurant que je ne trouve pas à me garer. Il faut imaginer un bâtiment en briques rouges de quatre étages, long comme une terrain de football, entouré de boues. Je pose la voiture de l’autre côté de la voie de service, cours sous mon parapluie, prend place dans la salle à boire (il y a aussi une salle à manger et un hôtel).
-Alors, mon chou, qu’est-ce qu’on boit?
Les ouvriers du coin et les chauffeurs de long cours mangent en solitaire à de petites tables de bois, tournés dans la direction du téléviseur qui fait son sujet sur les clowneries des Catalans. Et je me régale d’une potée de légumes suivie de racks de porc braisés au four. Avec la mouse au chocolat maison, le vin et le café, dix francs. Avant de partir, je plie une serviette dans ma poche. Il y est inscrit: Yuma, maison du camionneur, km.128.