Drôle de temps, dit-on chaque année en mai, c’est le cas; la matinée est ensoleillée, puis les nuages s’amoncellent au-dessus des toits, les moutons bêlent, les gouttes tombent. Avant de se cloîtrer pour éviter l’averse, les voisins sortent dans l’étroite rue boire un vin. Le paysan tape à ma porte. Je sors.
-Les vaches de Roberto ont vêler? Il m’a semblé voir tourner les rapaces qui chassent le placenta.
Ensuite nous parlons de Berlin. La fille du paysan s’est fait dérober son passeport, il a fallut descendre à la ville où la garde civile à envoyer un double à l’aéroport de Shönfeld. J’évite d’insister sur l’insécurité des capitales-poubelles, cela mènerait trop loin. Pour le voisin, c’est un cas isolé, faiblement statistique — vue d’Agrabuey la réalité est autre. Un craquement a lieu dans le ciel. Une grêle s’abat sur le quartier. Je rentre et dresse la tête. A travers les Velux nouvellement posés, je mesure la taille des pépites, songeant aux cerises de Sanz, inquiet pour le capot de ma Dodge. On tape encore à la porte. Sanz, encore lui, il apporte un bol de “perro chico”, champignons ramassés à l’aube sur le versant sud de la montagne.
Mai
Suite
Celui qui manque de suite dans les idées est un citoyen à l’utilité pleine, adaptable et souple dans ses convictions, porteur de virtualités, de directions, bref un élément sûr. A l’inverse, celui qui marchant selon des principes, chevillé à des buts et marqué au sceau du caractère, n’ordonne son action à celle de la société que pour autant qu’elle convienne, est un citoyen à risque, objet de défiance voire de contrôle. Reste celui qui n’a aucune suite dans les idées, le fou.
Antiracisme
De tous les concepts fabriqués dans un but d’asservissement des foules, celui d’antiracisme est le plus toxique. Passe encore que certaines bonnes âmes, naturelles ou intellectuelles, à l’époque où Benetton, le marchand de couleurs, montait son escroquerie commerciale, aient cru utile de battre en brèche le démon du racisme, mais aujourd’hui? D’ailleurs le reflux est significatif: hormis les politiques qui espèrent récolter des voix jusque chez les gens qu’ils méprisent et par profession ne distinguent pas entre le grain de l’ivraie, il n’y a guère que des assistés mentaux payés par des millionnaires pour promener des calicots en faveur de l’antiracisme. Problème, le mal est fait. Notre savoir a fondu sous le poids des masses périphériques déversés sur les villes, la culture est abâtardie, la langue étiolée, le civisme l’ombre de lui-même. Deux camps sont en voie de constitution: les suicidaires qui nient la réalité — “tout va bien” — et les affreux: ceux-là essaient de passer en coulisse. Quand le drame sera joué, ils reparaîtront avec des habits neufs, proclamant qu’ils n’ont jamais été de ceux qui soutenaient l’antiracisme. Ici, enfin, ils auront raison, l’histoire se répète: les collaborateurs, ces girouettes, ont vite fait de s’inventer des actes de résistants.
Manger
Moi qui aime manger, mon plaisir va faiblissant. Pire, je me méfie de la variété. Ces étalages de poisson, de charcuterie, de tartes, de mets préparés m’inquiètent. Leur vue déclenche un sentiment de duperie. Les victuailles prises la semaine dernière dans ce supermarché de Tarbes dont j’ai écrit ici qu’il était en réfection et condamnait les acheteurs à participer au jeu du chat et de la souris, m’ont paru d’une essentielle pauvreté. Va pour les fromages, mais le canard, le steak, les fruits, le pain. Aussi limité-je ma consommation au riz, aux pâtes et aux légumes du nord, chou, carottes, betterave que je compose avec de l’huile d’olive, de l’ail et de l’oignon. Comment en est-on arrivé là? Il y a vingt ans, je vivais dans la campagne du Gers, les marchés de rue étaient encore achalandés. Aujourd’hui, c’est misère. Les choses de la terre ont migrées vers la grande distribution où elles se sont dévalorisées. Rengaine de toujours, l’abus de position dominante, imparable.
Aggloméré
Depuis le départ d’Aplo déposé samedi au train à Saragosse, je repousse le moment de sortir des cartons ramenés d’Andalousie les deux ordinateurs de table sur lesquels j’ai l’habitude de travailler, conscient qu’il faudra une table et que la seule dont je dispose est un meuble au pieds de métal muni d’un plateau en aggloméré qui, introduit dans le salon, déparera son esthétique, comme la correction d’un dilettante déparerait une toile d’artiste.
R.E.M.
Avec mes amis d’adolescence, assis sur le côté de la scène où se produit devant des milliers de fans le groupe R.EM. Le chanteur, chevelu, barbu, hirsute, s’époumone dans un micro de taille, mais le son est nul.
-Que se passe-t-il? Demande V.
-J’ai la cassette de ce concert dans ma collection, dis-je, il est bourré, d’ailleurs c’est une des plus mauvaises périodes, je préfère Michael Stipe maquillé en chauve-souris et chauve.
A mes amis je propose alors de la bière que je visualise sous la forme de bouteilles de petit contenu, tout en étant désolé de ne pouvoir moi-même consommer (hors le rêve, je pratique depuis quelques jours un jeûne). Preneurs, tous lèvent la main. Alors je me réveille, quitte mon lit, saisis la torche (je dors dans un noir absolu) et monte à l’étage où se trouve la cuisine. Lorsque j’arrive devant le frigidaire, au lieu de m’avouer que je rêvais, je songe: “je rêvais, mais dois-je tout de même faire ce que j’ai promis de faire, apporter les bières?”
Nous en 2030
Dans ce livre étrange qui mêle fiction, analyse technique et politique martienne, D‑P. De Sudres évoque le rapport de Lawrence d’Arabie à ses ennemis, insistant sur sa capacité surnaturelle à déjouer les attentats fomentés contre lui (l’Anglais se baisse pour renouer son lacet alors qu’un tireur d’élite vient d’appuyer sur la gâchette, il fait sauter un pont manuellement se sacrifiant dans l’attentat, mais les détonateurs résistent, etc.), pour soutenir en mystique que celle-ci découle de la nécessité du destin à s’accomplir, ici unifier des nations arabes déchirées, assenant pour preuve ce fait qu’aussitôt après avoir quitté l’armée pour retourner à la vie civile, l’officier périt dans un banal accident de motocyclette. Explication outrée et à forte valeur émotionnelle que je ne suis pas loin de cautionner, persuadé que de telles phénomènes spirituels influencent de leur énergies, dans l’art par exemple, mais encore dans l’aventure, les actions pour lever les obstacles et les conduire à leur terme. Ce qu’on pourrait dans un contexte théologique — le vocabulaire des différents lexiques recoupant à mon sens une seule et unique réalité — qualifier de “foi”. Un expérience intéressante en administre semble-t-il la preuve. Elle est dite “effet mouton-chèvre”. Soumis au test de Zener qui consiste à deviner quelle carte va être tirée d’un jeu, deux groupes, les moutons et les chèvres, sont constitués d’une part d’individus rationalistes, d’autre part de crédules. Les succès sont significatifs d’un côté, médiocres de l’autre. Plus que cela, l’expérience pratiquée sur la durée, les individus rationnels obtiennent des résultats au-dessous de la ligne de base du hasard. Hier soir, je regardais un film de cinémathèque de l’année 1965, Les grandes gueules. Jean-Claude Rolland y interprète le rôle d’un ex-prisonnier joueur et tricheur invétéré. Son amante (Hénia Suchar, mon idéal féminin) l’ayant quitté en raison de ce vice et menaçant de le quitter encore lorsqu’elle s’aperçoit qu’en dépit de ses promesse il s’adonne toujours au jeu, celui-ci brise ses dés à la hache. Un jour plus tard, il meurt.