Devant l’hôpital des femmes de Puebla, le métier de ce couple qui arbore la pancarte: “Nous prions pour toi et ton bébé”.
Du beau
A Puebla, le musée du beau (je traduis “del bello”) présente une collection privée de meubles, d’objets et de peintures conservés dans la demeure des propriétaires, un palais des années mil huit cent. Je me faisais un plaisir de cette visite. Se promener à travers les pièces, méditez autour de créations acquises sur la foi du goût, s’arrêter devant les toiles, tout ça me changerait du reggaeton, des bondieuseries et des pyramides. “Mais voilà: “Vous arrivez juste à temps pour vous joindre au groupe!”, fait le gardien. Que vois-je: un jeune guide badgée qui gesticule devant une première œuvre: on n’entend qu’elle, on ne voit qu’elle. Visiter seul? “Désolé, ce n’est pas permis”, dit le gardien — je renonce.
Virilio
Sentiment dans les viviers lents d’Amérique centrale d’une immense perte d’énergie devant les obstacles quotidiens que nous autres, locataires des sociétés du Nord, levons bien et vite. Sentiment incontestable. Mais en fin de compte, la concentration, la tension, le sacrifice qu’impliquent une levée des obstacles à vitesse croissante génèrent nervosité et agressivité. Condition que les économistes nomment productivité. Elle menace de devenir, dans un futur proche, le combustible d’une société en état d’implosion.
Film
Discussion avec Evola d’un projet d’écriture à quatre mains de scénario de film. C’est lui qui en a l’idée, lui qui motive. Seul modèle littéraire, fais-je valoir, dans lequel jamais je ne me suis aventuré, faute de savoir prendre en compte, mentalement, au moment de l’écriture, la dimension de l’image dynamique. Mais aussi cette angoisse, chez moi fondatrice, d’avoir à transmettre l’impulsion initiale, aussi construite soit-elle, à un inconnu, celui qui s’en saisira, achèvera l’œuvre — le contraire de la maîtrise du sens.
Vers le Nord
Atterri à Puebla. Puis en bus. Et en banlieue. Longue circulation pour rejoindre le centre, aidé par une étudiante en matériaux, sans elle la journée ne serait pas finie. Sentiment de puissance architecturale à la vue de cette ville (pourtant visitée quatre fois depuis 1986) dont le plan espagnol est tout entier conquête de territoire, entre églises à coupoles et palais administratifs, découpe martiale des avenues et vastes parcs à fontaines. Un mariage de raison quelque peu agressif dont a su s’accommoder la population laquelle apporte l’ambiance de commerce, de fête, de désordre, de chaos coutumiers et libératoires. J’aime beaucoup. Oui, j’aime cet équilibre historique où chacun a sa responsabilité dans l’évolution du décor de la vie, ce qui manque cruellement (du point de vue de l’Européen) dans cet état reculé du Yucatan.
Ghizé
Dans ses moments de plus grande exaltation civilisationnelle, les sociétés sont capables de modifier en profondeur la nature et d’exhausser les hommes pour le meilleur puis l’effort entamé par les sacrifices, parfois la déshérence des valeurs, se perd et le territoire est saisi et transmis à d’improbables héritiers qui, à leur tour, selon leur talent, magnifient ou déprécient. Les exemples de cette conquête du réel sont partout visibles sur la face de l’univers, témoins reculés de l’histoire et de ses moments. Dans l’Amérique centrale, ces coups de génie sont doubles et anciens, c’est à l’empire indien des cités pyramidales et à l’urbanisme fonctionnel des conquistadors espagnols que les peuples doivent aujourd’hui leurs repères mythiques et leurs villes, sans eux, strict lieux de survie non-repérés sur la carte contemporaine du monde.
Mérida
Marchés de Mérida, luxe des navets, ananas, papayes, piments, oreilles de cactus amoncelés sur des centaines de mètres de couloirs, de réduits, de places, de galetas, de réserves, l’entier du labyrinthe à l’abri du soleil, dans un édifice lépreux et cependant maternel, avec toute une population indienne, assise au milieu des produits, se confondant avec eux, grands-mères ratatinées dans leurs ponchos, les pieds nus, le sourire fixe, machos de petite stature, coiffés de sombreros blancs, gosses de marchands, bébés dans les hamacs, et annonces à l’encan.
Lapons
Le Yucatan, c’est la Laponie des Mexicains. Des arbres, des arbres, encore des arbres. Des routes tracées au cordeau et désormais un train à grande vitesse (le “tren maya”) qui traversent ces arbres. Sur les nœuds de communication, des villes au plan quadrillé avec au centre l’église et le parc hérités des Espagnols. Dans les rues, des Mexicains occupés à vendre et acheter de la nourriture, faire de la musique, le week-end se saouler — et on recommence. Puis il y a le littoral des Caraïbes: plages éblouissantes, eaux bleues, îles de sable, couchers de soleil et un million de chaises longues en location. A l’arrière-plan, un parc de remise en forme, l’objectif étant de boire, manger, bronzer, crier, baiser, dormir. Afin de pouvoir dire sans tricher : “quelle merveille, et cette mer!”. A part les arbres, j’ai visité un Cenote et vu trois lézards.