Nuit à Antigua dans des rues venteuses. Les locaux dressent le col, les touristes se réfugient dans les patios des haciendas pour manger des Puyazos (tranches de boeuf). Hormis les architectures coloniales et l’urbanisme préservé que chacun imagine fidèle à ce qu’étaient, au temps de la ruée vers l’or, les installations des Espagnols, c’est surtout le marché, profond, velu, rempli de cantines populaires, de pharmacies troglodytes et d’ateliers de couture qui mérite la visite.
Montres
Aplo s’arrête à chaque stand de montres, vraies ou fausse, essaie, commente, demande les prix. Virus transmis. Même si, après tant d’années, ma curiosité faiblit. Séparément, il emporte trois livres pour ce voyage dont il dira, sur le point de remonter dans l’avion pour la Suisse: “je savais que je ne les lirai pas, c’était pour me donner bonne conscience”. De mon côté, chaque semaine je rêve que je découvre des libraires d’anciens aux étagères remplies de bons volumes, touchant le papier des couvertures, effeuillant les pages, goûtant ce que je vais lire, heureux de dénicher des inédits aussi prometteurs (preuve que cette expérience, encore courante il y a quelques années, devient rare).
Solóla
Aplo devait découvrir le lac aux volcans d’Atitlán. De Solola, nous plongeons vers les berges de Panachacel, l’un des faubourgs pacotille les plus touristiques du Guatemala, d’abord pour les vacanciers de la capitale. Sur les sables gris des indiennes en costume (qu’elles portent habituellement) mélangent des Ceviche, pressent des citrons-mandarines, grillent des épis de maïs. Retour au Makani où j’ai passé de bonnes soirées l’an dernier avec ce Russe de Sibérie redresseur de guest-houses. A ma grande honte, je ne remets pas l’employé, un Indien trapu (ils le sont tous, il l’est encore plus) qui le lendemain de notre installation se rappelle à mon souvenir : « je suis Edgar », un type dont Aplo dira : il est extrêmement gentil. C’est juste. Nous autres qui nous avons perdu ce réflexe d’aide spontanée, de bonne volonté, de regard porté sur l’autre, regard sans appréhension ni attente. En matinée, départ à bord d’une « lancha », sorte de bateau-bus pour les villes et villages du pourtour du lac, et je fais l’erreur (la petite dame du petit bar de Quetzaltenango m’a induite en erreur) de retourner à Pedro de Laguna, ce village étagé, à demi-israélien, pleinement hippie et fréquenté par le monde des imbéciles, blancs-becs sortis des guides pour faux aventuriers qui viennent manger, boire, hurler et vomir.
Quetzaltenango 2
Dans un petit bar au-dessous du niveau de la rue une petite dame fan d’Ozzy Osborne. Elle passe No More Tears, sert du Rhum à Arto, me sert des Gallo, je lui parle de la mort dans un accident d’avion du premier guitariste, de Zack Wylde et de Tony Iommi et de la tournée d’Ozzy en Union Soviétique. Plus tard Aplo passe du Michel Ponareff, moi du Richard Ashcroft. Dans la nuit, tacos sur un stand de rue enfumé avec une mère et son fils, elle âgée, lui âgé, tous deux ivres buvant de l’alcool fort dans un sac papier, le fils s’exprimant ainsi: “la place que tu aperçois ici est un vestige de notre révolution mais il faut bien comprendre que la municipalité dans un contexte historique de renaissance du nationalisme post-colombien engage une politique de conservation qui…” tandis que la mère qui dévisse de la chaise me jette des clins d’œil pour dire: “vois comme mon fils est intelligent!”.
Volcans 2
Montée vers Colomba, interminable. De part et d’autre, le ravin. Cherchant le ciel, la jungle. Elle pousse le long des parois, allonge ses branches, appuie sur les câbles électriques, fait tunnel. La route est coulée dans la trace que des bulldozers ont pratiquée au flanc de la montagne. Pour attraper un peu de lumière, Il faut lever les yeux. Les passagers balancent de gauche de droite. Par endroit l’on aperçoit les habitants du volcan. Ils dressent la tête hors de maisons étroites et verticales calées sur des excavations. De maisons serties en terre. Nous continuons de monter pour atteindre une église verte trônant sur une place hispanique. L’orage éclate. Le chauffeur tire le frein à main. Une partie des familles descend. Baluchons en équilibre sur la tête, les femmes empruntent des rues droite comme des murs, elles plient et grimpent. Enfin nous rejoignons le cratère et c’est une ville de maisons basses, grises, multicolores, bardées de slogans qui entourent un cimetière de catafalques gris, blancs et multicolores, à capitons, à colonnes.
Volcans
Derrière chaque volcan, un volcan. A la base, quelques mètres de plat puis l’on remonte. C’est abrupte. Cela tourne, plonge, redresse. Les bus de ligne sont des carrioles américaines. Elles ont servi dans les écoles des cinquante États. Débarquées au Guatemala, les ateliers poncent le jaune, briquent les capots, peignent les façades, garnissent les roues de pics puis les chauffeurs prennent le relais: ils entassent sur la carrosserie un décor d’antennes, de chromes, de calicots et de bondieuseries. A bord de ces véhicules baroques aux suspensions brisées la population sera trimbalée en haut et en bas des volcans, chahutée, assourdie mais heureuse et reconnaissante car il n’existe pas d’autre moyen de traverser le pays, profiter des rares plaines, rejoindre les quelques villes qui ont surgies sur le plat, Pajapita, Coatepeque, Quetzaltenango. C’est dans cette dernière que nous nous rendons. Le plat s’achève dès la sortie de Tecun Uman, sur un carrefour noirci au suif où travaillent une armada de vulcanisateurs: pour cause, grimper le premier kilomètre de route qui conduit à Colomba exige des chauffeurs qu’ils démarrent sur les chapeaux de roue. Partout des traces de pneu. Si le véhicule accroche, le reste est affaire d’acrobate. Et les chauffeurs sont des as. Sinon, il retombe, un autre bus s’aligne, l’opération recommence. Mais notre tentative relève du défi. Dix rangées de deux sièges. Pleines. A raison de trois passagers pour deux sièges, cela fait déjà un tiers de poids en plus. Et les passagers n’ont pas la taille mannequin, ce sont des familles de paysans nourries au tacos, des figures rondes à la Botero. Il faut ajouter les strapontins du couloir. Tous abaissés, tous occupés. Vingt passagers de plus. Avec leurs baluchons, sacs de pois, de riz, de maïs. Au moment de lancer l’essai, le chauffeur charge encore trois passagers qui agitent le sombrero le long de la route. Ceux-là voyagent debout. Chacun retient son souffle, le bus s’élance dans un nuage de gaz.
Río Cuchiate 2
Sur le côté du pont qui enjambe la rivière Cuchiate, serrée entre des parois de carton et de treille, des centaines de poules caquètent et dressent le cou à notre passage. Place ancienne de Tecun Uman, assis dans l’herbe, un indien pioche dans son chapeau des Quetzales et prend nos dollars. Tandis que nous mangeons des Chilaquiles dans un hangar aménagé en restaurant les passants ralentissent pour nous regarder. Chambres d’hôtel en galerie, comme souvent au Mexique, chez un homme édenté et gentil qui ne comprend pas que l’on veuille louer deux chambres alors que chacune comprend deux lits et que nous ne sommes que deux. Finalement il se résigne (sans comprendre), compte l’argent, exulte.
Río Cuchiate
Au bout d’une rue en terre flanquée de maisons basses, le passage de douane. Un pick-up déclenche sa sirène. L’écho remplit l’impasse. Portes ouvertes, intérieures. Sur les toits sèche du linge. Aplo pousse un tourniquet. Rouillé, il couine. Couloir ferré sur trois côtés, nous avançons, puis un autre tourniquet. Devant le bâtiment de douane, aucun officiel. Une volée d’escaliers mène à un guichet. Derrière la vitre placardée d’avis de disparition de l’État du Chiapas, la fonctionnaire, sa tête au ras du comptoir. Elle attrape nos passeports, les tamponne. Moi qui m’attendais à croupir deux heures comme l’an dernier sur la ligne Chetumal-Belize! La fonctionnaire dit: “allez par là maintenant!”. Cette fois, il y a un officiel devant le bâtiment. Sans autre geste, il confirme: “par la passerelle”. Nous empruntons la seule passerelle visible. Elle mène au pont qui nous fera traverser la rivière Cuchiate, frontière naturelle avec le Guatemala. Mais elle est condamnée. Chaîne et cadenas. Retour au bâtiment. A nouveau je demande à l’officier de faction “la passerelle”. Même geste vague suivi de sa confirmation: “par la passerelle”. Et nous débouchons côté Mexique, dans la rue en terre flanquée de ses maisons où le pick-up continue de jouer sa sirène.