Derrière chaque volcan, un volcan. A la base, quelques mètres de plat puis l’on remonte. C’est abrupte. Cela tourne, plonge, redresse. Les bus de ligne sont des carrioles américaines. Elles ont servi dans les écoles des cinquante États. Débarquées au Guatemala, les ateliers poncent le jaune, briquent les capots, peignent les façades, garnissent les roues de pics puis les chauffeurs prennent le relais: ils entassent sur la carrosserie un décor d’antennes, de chromes, de calicots et de bondieuseries. A bord de ces véhicules baroques aux suspensions brisées la population sera trimbalée en haut et en bas des volcans, chahutée, assourdie mais heureuse et reconnaissante car il n’existe pas d’autre moyen de traverser le pays, profiter des rares plaines, rejoindre les quelques villes qui ont surgies sur le plat, Pajapita, Coatepeque, Quetzaltenango. C’est dans cette dernière que nous nous rendons. Le plat s’achève dès la sortie de Tecun Uman, sur un carrefour noirci au suif où travaillent une armada de vulcanisateurs: pour cause, grimper le premier kilomètre de route qui conduit à Colomba exige des chauffeurs qu’ils démarrent sur les chapeaux de roue. Partout des traces de pneu. Si le véhicule accroche, le reste est affaire d’acrobate. Et les chauffeurs sont des as. Sinon, il retombe, un autre bus s’aligne, l’opération recommence. Mais notre tentative relève du défi. Dix rangées de deux sièges. Pleines. A raison de trois passagers pour deux sièges, cela fait déjà un tiers de poids en plus. Et les passagers n’ont pas la taille mannequin, ce sont des familles de paysans nourries au tacos, des figures rondes à la Botero. Il faut ajouter les strapontins du couloir. Tous abaissés, tous occupés. Vingt passagers de plus. Avec leurs baluchons, sacs de pois, de riz, de maïs. Au moment de lancer l’essai, le chauffeur charge encore trois passagers qui agitent le sombrero le long de la route. Ceux-là voyagent debout. Chacun retient son souffle, le bus s’élance dans un nuage de gaz.