Détail 2

Fille de quinze ans son bébé de six mois entre les jambes, à moto.

Détail

Livrai­son de bouteilles de gaz fusil à pompe à la main. 

Michatoya 3

Grande cham­bre vert-orange, ses puits de jour, son ven­ti­la­teur, ses four­mis. Plusieurs espèces, les unes minus­cules et vélo­ces, les autres gross­es et artic­ulées. Dans la cour, les motos de la famille, la cou­sine sur son télé­phone, la grand-mère dans le hamac, les gnafrons jouent avec des pelures, des bal­lons, de l’eau et la femme, les femmes, ven­trues, fes­sues, cuisi­nent et nav­iguent de l’évi­er au frigidaire, du feu à la lessive. Il fait chaud. Il fait 32 degrés. Pro­gramme rou­tinier. Avec paus­es. Je fais des pom­pes et des élas­tiques, je prends des notes, je lis. Puis j’ai faim et les choses se com­pliquent. Avant d’aller chez la marchande de tacos, je passe à l’épicerie, achète un con­com­bre et deux tomates, il faut encore trou­ver un couteau, pel­er, aller chercher du sel, deman­der s’il n’y aurait pas un avo­cat à ven­dre quelque part sur la rue principale. 

Michatoya 2

A moto, la canne sur le côté, le fils en croupe, le patron démarre dans la cour. Du bal­con, je fais: “Tu vas pêch­er?”. Des crevettes, qu’il rap­porte en quan­tité comme tous les habi­tants de cette côte, des crevettes ici, là, ailleurs, aux éta­lages et dans les paniers, dans les cuvettes, sur les tables, partout des crevettes, je m’é­tonne qu’il puisse encore en rester dans la mer. Ensuite le patron me demande: “ça te dérange si je mets la musique?”. Car il ne peut faire son tra­vail, cuire ses fri­joles (des pois noirs), pré­par­er la recette qu’il ven­dra aux camion­neurs dès trois heures le matin sur la place de l’église en silence. Donc musique! À un vol­ume que n’en­vierait pas le stade de Wem­b­ley. Pour les fumigènes, il y a la mar­mite. Sur feu de bois, elle enfume la cour, les hangars voisins et jusqu’à l’église évangélique où chantent les enfants à tue-tête sur com­mande du prédi­ca­teur. Le quarti­er trem­ble en rythme, j’en­file mes tam­pons, je déverse des kilos de glaçons dans le lavabo, j’ou­vre ma pre­mière Gal­lo de 720 ml. Cela dure des heures et des avion­nettes rasent ma cham­bre, tout juste décol­lées de l’aéro­drome de San José. 

Michatoya

Izta­pa, côte paci­fique du Guatemala, vil­la­geois à face obscure, pieds nus, dégue­nil­lés, se frayant un pas­sage dans l’air dense et humide. Abouti sur le port de Quet­zal après des heures passées dans le bruit des embouteil­lages et autant de trans­bor­de­ments, bus, camion­nette, voiture. Une paysanne éden­tée me crie dans les oreilles que j’ai bour­rées de cire: “ma fille a accouché de jumeaux, elle m’a mise à la porte, main­tenant j’ai 70 ans, je suis pau­vre, je ren­tre à Escuint­la. Désig­nant les hangars de ciment le long de la route elle ajoute : “tout ça, c’est de la coca!”. En fin de course, dans un col­lec­ti­vo à la caisse trouée de rouille, au pla­fond brûlé, une mégère chargée de légumes et un étu­di­ant évangéliste rivalisent d’am­a­bil­ité pour me con­seiller un lieu où aller se repos­er quand par la por­tière que coince une ficelle on ne voit que familles assis­es à même le sol feux d’or­dures et casseurs de noix de cocos. Sur inter­net fig­urent pour­tant des listes d’hô­tel à façades blanch­es, piscines bleues, palmiers verts (ce que je veux pareille­ment éviter). Donc je con­tin­ue la crouse, suis le dernier sur la ligne, met pied à terre au ter­mi­nus et entend cette phrase énig­ma­tique: “le pont, c’est par là!”. J’a­vance vers la mer, mon sac sur le dos, c’est un lit­toral gris pét­role, une lagune piquée de gar­gotes où chantent des ivrognes, des enfants se jet­tent dans l’eau depuis les blocs de la digue. Trente-sep­tième heure. Je mange. Des tacos. Tou­jours des tacos. Gras. Chif­fon­nés. Servis par un gosse qui sort des chiottes. Regarde un match de foot. Limon­ade tiède. Léthargie. Pas­sage de motos toni­tru­antes, musique à plein vol­ume, clochards qui tour­nent, voisins qui me regar­dent. Chiens qui me sen­tent. Pas­sants qui chas­sent les chiens. Me salu­ent. Il y a un hôtel. Il ressem­ble à une épave. Retour sur la plage. Un grosse petite fille sor­tie de nulle part vient me réciter le menu que pro­pose sa maman, assise un peu plus loin sur un pousse-pousse chargé de ses ton­neaux et d’une plaque de chauffe: “elote, papaya, arroz”. Plus loin, un type au sol coif­fé d’un som­brero. A‑t-il une cham­bre? “…eh bien, ça dépend. Si tu l’aimes car­rée, c’est com­pliqué”. A l’hô­tel Sol y playa, sans pren­dre la peine de tir­er la grille, la pro­prié­taire: “nous sommes pleins”. Elle con­seille le Micha­toya. Des ivrognes quit­tent leur bout de trot­toir. Le plus vail­lant tend la main, je lui passe 5 Quet­za­les. A l’épicerie, le vendeur avance une Gal­lo à tra­vers la grille de sécu­rité. Alors, dis-je aux ivrognes, il est où ce Micho…taya?

-Mi…Micha…Michatoya.

En face, au fond d’une cour, l’air d’un dépôt de voirie. Une famille dîne. Des morceaux de nour­ri­t­ure tombent autour de la table, dans la pous­sière, dans le sable. L’homme est en liquette, il a son ven­tre, ses pieds. Il dit: j’ai pas. Puis: en haut je n’ai rien. Puis encore: je n’ai qu’une cham­bre à trois lits. En fin de compte, je m’in­stalle en haut, dans une cham­bre dou­ble et mon­tre mes bil­lets, ce qui ras­sure la famille.

Aurora

Revu dans la colonie mil­i­taire de la zone 13 Hec­tor, le gar­di­en d’hô­tel cycliste ren­con­tré l’an dernier avec qui j’ai cor­re­spon­du toute l’an­née – sans rien dire. J’ap­porte à boire, il ne boit pas. Nous par­lons vélo. Il écoute. Ce week-end, il prévoit un cir­cuit de 198 kilo­mètres au départ d’An­tigua. Sans habit ni chaus­sures ni vélo, je décline. Puis j’ai vu le pays, des murs, encore des murs, jamais un mètre de plat. Alors que dans le nord, vers Petén. Hec­tor ne con­naît pas la région maya, il n’a jamais quit­té les alen­tours de Guatemala-ciu­dad. Je lui laisse enten­dre que nous pour­rions reli­er le Yucatan mex­i­cain à tra­vers des pistes de jun­gle ; et me demande: « pourquoi pas ? ». Enfin j’ap­pelle un taxi. Autre hôtel, moins cher que celui que gar­di­enne Hec­tor. Plus minable aus­si : cham­bre sans fenêtre dans une vil­la adossée au poste de con­trôle de la zone mil­i­taire. N’ayant rien mangé depuis le matin, et puisqu’il n’y a que des chips et du Coca-cola dans cette zone 13 (alcool inter­dit), j’éteins, je m’en­dors. Et me réveille pour mon­ter dans un Uber com­mandé par le gar­di­en (chaque hôtel périphérique de l’aéro­port d’Au­ro­ra à son gar­di­en, fac­to­tum chargé d’aider les clients, veiller à la sécu­rité, don­ner et repren­dre les clefs, encaiss­er et con­seiller, et seul homme à bord), mais le tra­jet a été mal pro­gram­mé, le chauf­feur s’en­gage dans un traf­ic décourageant, dense, immo­bile et je finis par sor­tir faire la cir­cu­la­tion sur ce car­refour blo­qué par une enfilade de semi-remorques qui se sont don­nés la con­signe à la CB : “pare-chocs con­tre pare-chocs direc­tion l’au­toroute et on ne laisse pass­er per­son­ne ! ». Six heures plus tard, tou­jours rien mangé, cela fait main­tenant 37 heures, j’aboutis à Izta­pa, ville-poubelle sur un port de glaise où mouil­lent des paque­bots marchands.

Lac Petén Itzá 3

Soirée avec Alex, ten­ancier du Brisas, un demi-gang­ster lus­tré au gel mou, petite mous­tache, que j’ai con­nu l’an dernier et d’en­trée rabrouer quand il me pro­po­sait aimable de pass­er côté lac pour boire ma Gal­lo et que je bougonnais épuisé par les quinze heures de bus Chetumal-Belize-Flores.

Tikal

Vis­ite.

Lac Petén Itzá 2

Prom­e­nade en bar­que sur le lac. Aplo manœu­vre, con­tourne les îles flot­tantes, ralen­tit quand un iguane appa­raît sur un palmi­er et relance vers l’épicerie lacus­tre. La bar­que s’en retourne au port. Nous par­tons pour un petit tour archéologique en jun­gle cher­chant l’en­trée du sen­tier, nous a‑t-on dit, « là où vous ver­rez les pop­u­la­tions de deux vil­lages s’af­fron­ter au foot”. Pour ce qui est de l’archéolo­gie, ce n’est pas Machu Pichu, juste des tas de pier­res sur­mon­tés de toiles de tente, mais l’am­biance est verte, ani­mal­ière, soli­taire. Revenu à l’épicerie, instal­la­tion par­mi les buveurs du dimanche. Ils ne sont pas ivres, ils sont saouls. Ils ne sont pas saouls, ils tour­nent sur eux-mêmes, ils versent, ils se relèvent, c’est un spec­ta­cle, il n’est pas sans dan­ger. Débar­que sur un pick-up un cou­ple de mal­abars encore plus alcoolisés. Je repère la machette de celui qui va nu. Il la dresse et l’a­bat sur notre table avec une force qui fait trem­bler la bou­tique. Mon voisin tombe au sol, gueule, se fâche, et ras­sure : « pas de risque, c’est un ami ! ». Mais l’a­mi s’ap­proche d’Ap­lo qui avec un autre ivrogne joue à la machine à sous (mise 1 quet­zal) et dresse la machette entre eux deux. Puis tout le monde rit, l’on reprend une tournée.

Lac Petén Itzá

Cham­bre à baie vit­rée sur un toit de l’île de Flo­res. Vertes et bleues les bar­ques de bois filent sur le lac, les pois­sons dansent dans l’eau grise sous notre ter­rasse l’i­non­da­tion des rues n’ayant pas reculé depuis ma vis­ite en 2024.