Général

Com­plète indé­ci­sion devant l’é­tat de la société. D’abord et surtout là où cha­cun revendique la rai­son. Com­porte­ments à terme insup­port­a­bles, atti­tudes spec­tac­u­laires sans béné­fice, absence de vue sur l’avenir. Non pas que je me préoc­cupe tant du des­tin des per­son­nes mais bien que je m’in­quiète de la via­bil­ité générale de notre milieu de vie. 

Capitale

Tôt ce matin dans une gare routière de la périphérie de Puebla. Con­traste entre le chaos urbain des bidonvilles et l’éd­i­fice de béton aux quais si larges qu’ils pour­raient accueil­lir des sous-marin atom­iques. Sur l’e­s­planade, des caméras, des écrans, des flics. Plus de flics que de clients. Départ à 9h30. A l’heure dite un bus orange décom­presse ses portes, un chauf­feur en chemise et plas­tron vise nos bil­lets. Je m’en­dors. Réveil dans le traf­ic de la cap­i­tale. Ce dimanche comme tous les jours spec­ta­cle baroque des col­por­teurs, des men­di­ants, de fast-food et des trous noirs, du métro aériens et des par­ties de foot, mais le besoin de piss­er gâche la médi­ta­tion. Miguel, l’homme à tout faire de Tol­do, m’at­tend à Tex­co­co. Au bureau de la com­pag­nie des Monts-de-piété, colonie des Lomas de Cha­pul­te­pec, nous char­geons des bam­bous sur une camion­nette puis Miguel grimpe les pentes du vol­can en direc­tion de Tolu­ca. Une fois longé le canal puant de Ler­ma, une mélasse de détri­tus qu’évi­tent mêmes les canards de lagune, tra­ver­sée de la val­lée des carottes, aux envi­rons de San­ta Cruz Tezon­te­pec (dix kilos pour Fr. 2,50) . Fin d’après-midi, Tol­do me reçoit à l’in­térieur d’une urban­i­sa­tion privée avec golf, piscine et restau­rants, devant une mai­son digne d’un livre d’ar­chi­tec­ture. A peine arrivé, nous sommes à table, goû­tant des mets raf­finés au-dessus du jardin de style ori­en­tal qu’il a conçu et dess­iné (arrondis savants, herbe rase, pier­res échouées, cas­cades, étangs, arbustes). Sur l’hori­zon mon­tagnes en pains de sucre et brumes ouatées. Au cré­pus­cule, ham­mam puis immer­sion dans une bas­sine de glaçons.

Détail 10

Devant l’hôpi­tal des femmes de Puebla, le méti­er de ce cou­ple qui arbore la pan­car­te: “Nous pri­ons pour toi et ton bébé”.

Du beau

A Puebla, le musée du beau (je traduis “del bel­lo”) présente une col­lec­tion privée de meubles, d’ob­jets et de pein­tures con­servés dans la demeure des pro­prié­taires, un palais des années mil huit cent. Je me fai­sais un plaisir de cette vis­ite. Se promen­er à tra­vers les pièces, méditez autour de créa­tions acquis­es sur la foi du goût, s’ar­rêter devant les toiles, tout ça me chang­erait du reg­gae­ton, des bondieuseries et des pyra­mides. “Mais voilà: “Vous arrivez juste à temps pour vous join­dre au groupe!”, fait le gar­di­en. Que vois-je: un jeune guide badgée qui ges­tic­ule devant une pre­mière œuvre: on n’en­tend qu’elle, on ne voit qu’elle. Vis­iter seul? “Désolé, ce n’est pas per­mis”, dit le gar­di­en — je renonce.

Virilio

Sen­ti­ment dans les viviers lents d’Amérique cen­trale d’une immense perte d’én­ergie devant les obsta­cles quo­ti­di­ens que nous autres, locataires des sociétés du Nord, lev­ons bien et vite. Sen­ti­ment incon­testable. Mais en fin de compte, la con­cen­tra­tion, la ten­sion, le sac­ri­fice qu’im­pliquent une lev­ée des obsta­cles à vitesse crois­sante génèrent ner­vosité et agres­siv­ité. Con­di­tion que les écon­o­mistes nom­ment pro­duc­tiv­ité. Elle men­ace de devenir, dans un futur proche, le com­bustible d’une société en état d’implosion.

Film 2

Aucun genre ne retient mon atten­tion dès lors que je ne suis plus spec­ta­teur sinon le film d’an­goisse. Caté­gorie mal définie. Que je défi­nis ain­si: ce qui arrive ne devrait pas arriv­er, ce qui arrive est épou­vantable, per­son­ne, jamais, n’eut pen­sé que cela puisse arriver. 

Film

Dis­cus­sion avec Evola d’un pro­jet d’écri­t­ure à qua­tre mains de scé­nario de film. C’est lui qui en a l’idée, lui qui motive. Seul mod­èle lit­téraire, fais-je val­oir, dans lequel jamais je ne me suis aven­turé, faute de savoir pren­dre en compte, men­tale­ment, au moment de l’écri­t­ure, la dimen­sion de l’im­age dynamique. Mais aus­si cette angoisse, chez moi fon­da­trice, d’avoir à trans­met­tre l’im­pul­sion ini­tiale, aus­si con­stru­ite soit-elle, à un incon­nu, celui qui s’en saisira, achèvera l’œu­vre — le con­traire de la maîtrise du sens.

Détail 9

Petite église pré­fab­riquée avec sa coupole plan­tée d’une croix, la devan­ture de porte vit­rée, posée au milieu d’hectares de cul­tures sous ser­res (Puebla).

Vers le Nord

Atter­ri à Puebla. Puis en bus. Et en ban­lieue. Longue cir­cu­la­tion pour rejoin­dre le cen­tre, aidé par une étu­di­ante en matéri­aux, sans elle la journée ne serait pas finie. Sen­ti­ment de puis­sance archi­tec­turale à la vue de cette ville (pour­tant vis­itée qua­tre fois depuis 1986) dont le plan espag­nol est tout entier con­quête de ter­ri­toire, entre églis­es à coupoles et palais admin­is­trat­ifs, découpe mar­tiale des avenues et vastes parcs à fontaines. Un mariage de rai­son quelque peu agres­sif dont a su s’ac­com­mod­er la pop­u­la­tion laque­lle apporte l’am­biance de com­merce, de fête, de désor­dre, de chaos cou­tu­miers et libéra­toires. J’aime beau­coup. Oui, j’aime cet équili­bre his­torique où cha­cun a sa respon­s­abil­ité dans l’évo­lu­tion du décor de la vie, ce qui manque cru­elle­ment (du point de vue de l’Eu­ropéen) dans cet état reculé du Yucatan.

Ghizé

Dans ses moments de plus grande exal­ta­tion civil­i­sa­tion­nelle, les sociétés sont capa­bles de mod­i­fi­er en pro­fondeur la nature et d’ex­hauss­er les hommes pour le meilleur puis l’ef­fort entamé par les sac­ri­fices, par­fois la déshérence des valeurs, se perd et le ter­ri­toire est saisi et trans­mis à d’im­prob­a­bles héri­tiers qui, à leur tour, selon leur tal­ent, mag­ni­fient ou dépré­cient. Les exem­ples de cette con­quête du réel sont partout vis­i­bles sur la face de l’u­nivers, témoins reculés de l’his­toire et de ses moments. Dans l’Amérique cen­trale, ces coups de génie sont dou­bles et anciens, c’est à l’empire indi­en des cités pyra­mi­dales et à l’ur­ban­isme fonc­tion­nel des con­quis­ta­dors espag­nols que les peu­ples doivent aujour­d’hui leurs repères mythiques et leurs villes, sans eux, strict lieux de survie non-repérés sur la carte con­tem­po­raine du monde.