Sans écriture

Durant le voy­age à vélo, état opposé à celui qui m’a fait écrire il y a vingt ans Trois diva­ga­tions sur le Mont Arto ou encore, quelques années plus tard, Ogro­rog. N’af­fleurent à l’e­sprit que des bribes de phras­es. Ignorées, elles s’ef­facent. Je ne tra­vaille pas. Je laisse couler. De même avec le paysage: objet pour le regard, il file. Aus­si, cette méth­ode de roulage-écri­t­ure m’oblig­eait à m’ar­rêter sans cesse pour pren­dre des notes (sur un car­net fixé au guidon) car, on s’en doute, ce que l’ac­tion pro­duit dans un cerveau chauf­fé ne peut-être retrou­vé dans un cerveau froid. Il en va ici comme des séquences du rêve. Leur poids d’év­i­dence nous per­suadent qu’elles s’in­scriront dans la mémoire; en réal­ité, à l’ar­rivée, fin d’é­tape ou pour le rêve éveil, il ne reste rien. Para­doxe de cette fuite à tra­vers le temps et les lieux, s’il est plus proche de la médi­ta­tion et fait la part belle au corps, il est d’emblée inénarrable.

Jours

Cette capac­ité à s’af­fron­ter à des prob­lèmes sim­ples aux­quels on apporte, dans l’or­dre du pro­gramme et avec une méth­ode à cha­cun adap­tée, sa solu­tion, en prenant garde de détailler les phas­es de la solu­tion de façon à occu­per pleine­ment la journée, aller pren­dre le pain, faire les lits, boire le café, sor­tir le chien, ren­tr­er le chien, se ren­dre au super­marché, écouter la radio, aér­er l’ap­parte­ment, sec­ouer la cou­ver­ture du canapé, véri­fi­er que la voiture est tou­jours dans le garage en espérant crois­er quelqu’un avec qui bavarder, ressor­tir le chien, pré­par­er le dîner…

Commande

-Rap­pelez-moi!
-Dou­ble décaféiné dans un verre à bière, dit la dame au garçon,
Et comme il s’éloigne:
-…avec de la glace, et de la saccharine!

Sexe des femmes 2

Ter­ri­ble pou­voir des femmes qui n’ont pas de pou­voir sexuel.

Sexe des femmes

Ter­ri­ble pou­voir des femmes, qui est sex­uel. Ter­ri­ble pou­voir, qui n’est que sexuel.

Expérience

Imag­i­nons un groupe d’in­di­vidus au cerveau mal fait, pau­vre­ment cri­tiques et donc enclins à croire, surtout, par voie émo­tion­nelle, aux argu­ment d’au­torité, ici incar­nés dans un expéri­men­ta­teur. Ces indi­vidus ont droit à tout — con­fort, vie sex­uelle, diver­tisse­ment, drogue, soins, argent — à con­di­tion d’ad­met­tre que le soleil n’ex­iste pas. Une par­tie des indi­vidus va répéter qu’ ”il n’y a pas de soleil”. Elle sait que cette idée est con­tre-nature, mais elle part du principe que le men­songe ne portera pas à con­séquence. L’autre par­tie des indi­vidus préfère se taire — après tout, soleil il y a.
Deux­ième temps. Des argu­ments sont dévelop­pés par l’ex­péri­men­ta­teur prou­vant qu’il “sem­ble” y avoir un soleil et ceux qui croient qu’il n’y a pas de soleil sont favorisés par rap­ports aux con­tra­dicteurs. Plutôt que d’ad­met­tre qu’ils sont favorisés parce qu’ils se mentent, ceux qui se mentent ten­dront mécanique­ment à croire qu’ils sont favorisé parce qu’ils ont rai­son (loi de l’é­go).
Troisième et dernier temps: la seule chose qui s’op­pose au con­fort intel­lectuel des indi­vidus qui dans le groupe ont accep­té de croire que ce qui existe n’ex­iste pas sont les con­tra­dicteurs, soit le reste des indi­vidus. Pour que la vérité soit com­plète, ils devront être élim­inés.
Mais, tel n’é­tait ‑bien enten­du- pas le but de l’ex­péri­men­ta­teur.
Sou­venez-vous, il n’avait pas de but.

Contre les barbares

L’er­reur philosophique con­siste à imput­er des approches exis­ten­tielles occi­den­tales, dégénérées, ce qui en l’oc­cur­rence veut aus­si dire évoluées, à des pop­u­la­tions qui n’ont jamais réus­si à pénétr­er le champ de la ratio­nal­ité, nom­mé­ment, puisque c’est aujour­d’hui le prob­lème, les nat­ifs de l’Afrique. La lim­ite de leur action est la mort, il n’y en a pas d’autre. Ain­si, tant que nous ne bornerons pas leur ten­ta­tive d’aug­menter leurs chances exis­ten­tielles, par  ailleurs légitimes, par la mort (et non la seule men­ace de mort), telle qu’elle borne en effet leur action dans leur pays d’o­rig­ine, il n’y aura aucun arrêt aux ten­ta­tives de ces peu­ples exogènes de se propulser sur la scène mécan­isée des grands cen­tres de pro­duc­tions occi­den­taux, où tout ce qui ne met pas fin à l’ac­tion per­son­nelle est déjà bénéfice.

Poubelle européenne

Une ques­tion à se pos­er dès main­tenant, même pour les plus niais (ou les plus peureux) d’en­tre nous, ceux qui ont la reli­gion de l’E­tat, ver­balisent et incar­nent la pro­pa­gande destruc­trice des gou­ver­nants : où émi­grerons-nous lorsque nos pays seront habités par les pop­u­la­tions abru­ties, décervelées et sans-pro­jet du tiers-monde?

Silence-espace

Ver­tu du silence. De l’e­space aus­si, mais du silence. Con­jugués, c’est encore mieux, comme si cha­cun obte­nait toute sa mesure. Les villes. Ah, les villes! Peut-être dans l’his­toire, peut-être quand elles étaient villes des hommes, tapis­series vivantes, mobiles, par­lantes, chan­tantes, mais dans notre siè­cle nou­veau, réduites à des grandes machines ponc­tuées de lois de cir­cu­la­tion et de lois de lib­erté? Et je ne fais pas une apolo­gie de la nature. Il ne s’ag­it pas de chanter un retour, mais bien de pénétr­er dans un espace où les lim­ites du corps et de l’e­sprit sont ressen­ties autrement que comme des cara­paces qu’il faut sans cesse col­mater sous peine d’at­taques, de vio­ls, de défaite de l’intériorité.

Voyage 11

Affreux. Comme prévu. Non, pire. Cela n’é­tait pas prévis­i­ble. Que per­son­ne ne me dise que l’An­dalousie est plate. A la réflex­ion, per­son­ne ne me l’a jamais dit, mais l’im­age d’Epinal y est pour beau­coup: on voit des plages, des vagues, des ter­rass­es et on en con­clut que le pays est plat. Dès la pre­mière heure, au sor­tir de Rute, je monte. Petit col, mais raide. Puis un sec­ond, un troisième. La carte dis­ait vrai. Surtout les chiffres. Avec l’or­di­na­teur embar­qué plus moyen de s’en con­ter. Si la carte indique un som­met à 960 mètres, l’écran affiche ces 960 mètres au moment pré­cis où je passe devant le pan­neau: puer­to de Léon, 960 met­ros. Celui-ci est le dernier, mais je crois bien ne jamais l’at­tein­dre. Tout en mon­tant, je ne cesse de redescen­dre, de plan­er, de redescen­dre et de mon­ter encore: jamais le compte n’est bon. A 940 mètres, il est per­mis de rêver: “il n’en reste plus que 20!” Mais non, je perds des mètres: 938… 920… Ain­si de suite, plusieurs fois. Je pen­sais m’at­tabler chez José, au Marinero, dans mon quarti­er, à l’heure du menu. C’est raté. En fin de compte, je vois le pan­neau du col du Lion, je le touche, j’y suis, et la mer. Alors je descends sur 19 kilo­mètres, freinant à toutes forces, pour raboutir au cen­tre de Mala­ga où je com­mande une bouteille de rouge et de la paella.