Durant le voyage à vélo, état opposé à celui qui m’a fait écrire il y a vingt ans Trois divagations sur le Mont Arto ou encore, quelques années plus tard, Ogrorog. N’affleurent à l’esprit que des bribes de phrases. Ignorées, elles s’effacent. Je ne travaille pas. Je laisse couler. De même avec le paysage: objet pour le regard, il file. Aussi, cette méthode de roulage-écriture m’obligeait à m’arrêter sans cesse pour prendre des notes (sur un carnet fixé au guidon) car, on s’en doute, ce que l’action produit dans un cerveau chauffé ne peut-être retrouvé dans un cerveau froid. Il en va ici comme des séquences du rêve. Leur poids d’évidence nous persuadent qu’elles s’inscriront dans la mémoire; en réalité, à l’arrivée, fin d’étape ou pour le rêve éveil, il ne reste rien. Paradoxe de cette fuite à travers le temps et les lieux, s’il est plus proche de la méditation et fait la part belle au corps, il est d’emblée inénarrable.
Jours
Cette capacité à s’affronter à des problèmes simples auxquels on apporte, dans l’ordre du programme et avec une méthode à chacun adaptée, sa solution, en prenant garde de détailler les phases de la solution de façon à occuper pleinement la journée, aller prendre le pain, faire les lits, boire le café, sortir le chien, rentrer le chien, se rendre au supermarché, écouter la radio, aérer l’appartement, secouer la couverture du canapé, vérifier que la voiture est toujours dans le garage en espérant croiser quelqu’un avec qui bavarder, ressortir le chien, préparer le dîner…
Expérience
Imaginons un groupe d’individus au cerveau mal fait, pauvrement critiques et donc enclins à croire, surtout, par voie émotionnelle, aux argument d’autorité, ici incarnés dans un expérimentateur. Ces individus ont droit à tout — confort, vie sexuelle, divertissement, drogue, soins, argent — à condition d’admettre que le soleil n’existe pas. Une partie des individus va répéter qu’ ”il n’y a pas de soleil”. Elle sait que cette idée est contre-nature, mais elle part du principe que le mensonge ne portera pas à conséquence. L’autre partie des individus préfère se taire — après tout, soleil il y a.
Deuxième temps. Des arguments sont développés par l’expérimentateur prouvant qu’il “semble” y avoir un soleil et ceux qui croient qu’il n’y a pas de soleil sont favorisés par rapports aux contradicteurs. Plutôt que d’admettre qu’ils sont favorisés parce qu’ils se mentent, ceux qui se mentent tendront mécaniquement à croire qu’ils sont favorisé parce qu’ils ont raison (loi de l’égo).
Troisième et dernier temps: la seule chose qui s’oppose au confort intellectuel des individus qui dans le groupe ont accepté de croire que ce qui existe n’existe pas sont les contradicteurs, soit le reste des individus. Pour que la vérité soit complète, ils devront être éliminés.
Mais, tel n’était ‑bien entendu- pas le but de l’expérimentateur.
Souvenez-vous, il n’avait pas de but.
Contre les barbares
L’erreur philosophique consiste à imputer des approches existentielles occidentales, dégénérées, ce qui en l’occurrence veut aussi dire évoluées, à des populations qui n’ont jamais réussi à pénétrer le champ de la rationalité, nommément, puisque c’est aujourd’hui le problème, les natifs de l’Afrique. La limite de leur action est la mort, il n’y en a pas d’autre. Ainsi, tant que nous ne bornerons pas leur tentative d’augmenter leurs chances existentielles, par ailleurs légitimes, par la mort (et non la seule menace de mort), telle qu’elle borne en effet leur action dans leur pays d’origine, il n’y aura aucun arrêt aux tentatives de ces peuples exogènes de se propulser sur la scène mécanisée des grands centres de productions occidentaux, où tout ce qui ne met pas fin à l’action personnelle est déjà bénéfice.
Poubelle européenne
Une question à se poser dès maintenant, même pour les plus niais (ou les plus peureux) d’entre nous, ceux qui ont la religion de l’Etat, verbalisent et incarnent la propagande destructrice des gouvernants : où émigrerons-nous lorsque nos pays seront habités par les populations abruties, décervelées et sans-projet du tiers-monde?
Silence-espace
Vertu du silence. De l’espace aussi, mais du silence. Conjugués, c’est encore mieux, comme si chacun obtenait toute sa mesure. Les villes. Ah, les villes! Peut-être dans l’histoire, peut-être quand elles étaient villes des hommes, tapisseries vivantes, mobiles, parlantes, chantantes, mais dans notre siècle nouveau, réduites à des grandes machines ponctuées de lois de circulation et de lois de liberté? Et je ne fais pas une apologie de la nature. Il ne s’agit pas de chanter un retour, mais bien de pénétrer dans un espace où les limites du corps et de l’esprit sont ressenties autrement que comme des carapaces qu’il faut sans cesse colmater sous peine d’attaques, de viols, de défaite de l’intériorité.
Voyage 11
Affreux. Comme prévu. Non, pire. Cela n’était pas prévisible. Que personne ne me dise que l’Andalousie est plate. A la réflexion, personne ne me l’a jamais dit, mais l’image d’Epinal y est pour beaucoup: on voit des plages, des vagues, des terrasses et on en conclut que le pays est plat. Dès la première heure, au sortir de Rute, je monte. Petit col, mais raide. Puis un second, un troisième. La carte disait vrai. Surtout les chiffres. Avec l’ordinateur embarqué plus moyen de s’en conter. Si la carte indique un sommet à 960 mètres, l’écran affiche ces 960 mètres au moment précis où je passe devant le panneau: puerto de Léon, 960 metros. Celui-ci est le dernier, mais je crois bien ne jamais l’atteindre. Tout en montant, je ne cesse de redescendre, de planer, de redescendre et de monter encore: jamais le compte n’est bon. A 940 mètres, il est permis de rêver: “il n’en reste plus que 20!” Mais non, je perds des mètres: 938… 920… Ainsi de suite, plusieurs fois. Je pensais m’attabler chez José, au Marinero, dans mon quartier, à l’heure du menu. C’est raté. En fin de compte, je vois le panneau du col du Lion, je le touche, j’y suis, et la mer. Alors je descends sur 19 kilomètres, freinant à toutes forces, pour raboutir au centre de Malaga où je commande une bouteille de rouge et de la paella.