Quand toute l’histoire aura été mise en fiction, nous n’aurons plus de passé.
Pingu
L’année de la naissance de mon fils Aplo, j’exerçais un métier formidable, je traduisais Pingu. Ce pingouin ne parle pas, il baragouine un jargon de pingouin. L’essentiel de ses journées se déroule sur la banquise en compagnie d’autres pingouins et chaque épisode de la série a son thème, la cuisine, l’automobile, le saumon. La multinationale envoyait par courrier secret un disque que mon patron décachetait puis nous prenions le tram, ensemble, religieusement, pour nous installer dans un laboratoire de visionnement de l’Université.
-Prêt?
Le patron éteignait la lumière, lançait le dessin animé. Si j’ai bon souvenir, l’épisode durait quelques vingt minutes. Pendant ce temps, sur la banquise, l’équipe de pingouins réalisait toute sorte de prouesses et parlait le pingouin. Quand le ‘écran affichait le mot Fin, le patron rallumait. Le travail commençait.
-Le hameçon.
-Oh, oh, oh, comme tu y vas!
-C’est ce qui revient, le hameçon par-çi, le hameçon par-là.…!
-Pas assez parlant.
-Pingu prend des risques.
-Trop long.
-Un poisson qui résiste.
-Cérébral. Je propose Pingu pêche!
-Pingu pêche? Tu te fous de moi? Mais il pêche tout le temps. Il ne fait que ça, pêcher, dans tous les épisodes il pêche.
-Bon. Zut!
-Oui.
-Pingu se jette à l’eau…
-Répète.
-Pingu..
-Pingu se jette… Mais c’est pas mal ça!
Et le patron rallumait, nous quittions notre sous-sol, nous reprenions le tram avec le sentiment du devoir accompli.
Non-être 2
Les populations n’ayant, de façon générale, dans le cours de l’histoire, pas grande compréhension du fonctionnement de la langue, les idéologues doivent composer avec la chose la plus opposée à l’idéologie, le bon-sens. L’entreprise actuelle de reconfiguration des moeurs par la destruction du lexique est vouée à l’échec; de ce fait, il se prépare une phase de terreur.
Galasaga
“Tu ne comprends donc pas!” Et Gala de m’expliquer ce qu’elle peut et ne peut pas! Dix-huit ans après le début de notre relation, j’ai beau être habitué, c’est agaçant. Les messages se croisent, se contredisent. Je cherche des réponses, je trouve des questions. Gala dirait de même, j’imagine. Mon motif permanent: “viens à Agrabuey!”. Gala fait alors valoir que j’ai acheté cette maison pour en faire un refuge de guerre. “Il n’a jamais été question d’y habiter!”. Elle a raison. Je réponds: “où veux-tu que j’aille?”. Elle répond: “c’est cela qu’il s’agit de décider!”. Nous voilà bien. A Noël, débarquée à Barcelone, après les fêtes, après le départ des enfants, après le sapin et les chocolats, elle n’a pas voulu venir jusqu’à Agrabuey; en mars, il y avait le médecin, l’autre médecin et le troisième ou quatrième médecin, dont les rendez-vous placés sur le calendrier à bonne distance bloquaient la venue. Puis le dentiste. Et Gala ne cessait de me rappeler que nous avions prévu d’aller à Bordeaux chercher un appartement (on se doute que ce n’est pas mon idée, vu l’horreur que j’ai de la société… enfin, de la France). Mais, lui opposais-je, Bordeaux, Bordeaux, d’accord, mais non sans avoir séjourné auparavant à Agrabuey, te souviens-tu? Se souvenir, elle le devait bien puisque nous avions, au terme de longues négociation, établi un programme des dates et des lieux de l’été jusqu’en octobre, liste qu’elle avait aussitôt bouleversée, ou plutôt exclue après mon départ de Suisse pour me donner rendez-vous à Florence, non, à Venise, où elle viendrait me chercher à l’aéroport pour, disait-elle, m’emmener dans un appartement prêté par une amie, désireuse qu’elle était de commencer “lundi” un cours de dessin académique. Seulement, se rendre d’Agrabuey a Venise, calculaient les moteurs de comparaison, c’étaient dix-sept, vingt, dans certains cas, les moins onéreux, trente heures de voyage. A ces conditions, nous pouvions aussi nous voir à Byron Bay, au sud de Brisbane, ne serait-ce que pour partager l’effort (aussi par ce que j’aime cet endroit). J’insistais encore, “viens à Agrabuey!” Cependant, mon vélo était envoyé, il attendait poste restante dans les Pyrénées et ainsi, un compte à rebours avait commencé, il me faudrait aller le chercher dans les dix jours faute de quoi il serait réexpédié à l’officine andalouse. Je proposais de se rejoindre à Madrid. J’irai en train, rejoindrai Gala à Barajas et de là, comme nous avions coutume de le faire, nous prendrions le car pour Salamanque. Ensuite, retour à Madrid, train pour Saragosse et bus pour Agrabuey. Cela peut paraître compliqué, mais je faisais valoir: “tu es à une heure d’avion de Madrid et je suis déjà en Espagne!” A la fin j’eus l’idée saugrenue de proposer Munich. C’était un peu lâche: je sais que Gala aime cette ville. Je trouvais un vol au départ de Madrid. Cherchant encore, je vis qu’il existait un vol de retour sur Saragosse. L’affaire s’arrangeait. Le projet capota: les prix des hôtels! Exorbitants! Fin de la discussion. Suivit un jour de louvoiements, nos messages commençaient par “c’est dommage…”, “si tu savais…”. Puis je repiquais: “voyons-nous en Bavière!” Car à pianoter sur ma tablette (à grand peine, car, j’en ai fait mention dans une note précédente, elle a perdu toute sensibilité), je vois que les prix des chambres ont brusquement baissé. Le message que j’envoie à Gala propose alors de se rencontrer à Berg Am Laim, le quartier sur la colline, dans les hauts de Munich. Il y a là un hôtel à prix accessible. Gala annonce qu’elle viendrait en voiture puis irait directement à Padoue. De de fait, la dispute reprend. Ainsi elle craint la fatigue du voyage en avion et n’hésite pas à faire mille kilomètres de route? Réponse: “ça n’a rien à voir, je suis dans “ma” voiture!”. Soit. Nous sommes sur le point de tomber d’accord, d’autant plus que je trouve un vol direct avec la Norwegian Airlines Malaga-Munich. Alors, je constate que je ne peux pas acheter de billet d’avion ayant codé ma carte de crédit avec un téléphone resté en Suisse. Mais — on l’oublie — il existe des agences de voyage. Paco, avec qui je parle de course à pied et de natation, des cent-un kilomètres de la légion et du chemin de Saint-Jacques m’achète un billet pour Munich. Je confirme: “je serai dimanche à Munich!”. Message de Gala, “je vais essayer”. Autre message: “j’ai des habits à aller chercher et il faut que je passe à la pharmacie…”
Quelques hommes
Cette remarque de Guy Debord qui concerne le surréalisme pourrait aussi bien s’appliquer à l’immigrationnisme: “Le refus de l’aliénation dans la société de morale chrétienne a conduit quelques hommes au respect de l’aliénation pleinement irrationnelle des sociétés primitives, voilà tout.”
Fin du voyage
Au bord de mer, dans le nouvel appartement loué en février, où, avant d’arriver à vélo hier, je n’ai dormi qu’un jour. Il est en soupente et donne sur la Plaza mayor et les montagnes rouges. A part avaler des bières, je ne fais pas grand chose. Si, je lis un roman policier trouvé dans un café, un Boileau-Narcejac. Bien écrit, bien mené, inventif. A chaque ligne, je me dis, je vois pourquoi je ne lis jamais de roman policier, que c’est ennuyeux! Puis je démonte le vélo, le glisse dans un carton, l’amène à la poste pour envoi et, par la même occasion, je récupère le jean envoyé en poste restante depuis Agrabuey, ma tablette, deux livres de philosophie et un haut parleur portable. Après, je vais à pied au centre commercial ‑celui qui se trouve derrière l’autoroute et les montagnes rouges- dans l’idée d’acheter une chemise et des chaussures, curieux également de savoir ce que projettent les six salles de cinémas. Résultat, côté vêtement je n’achète rien, côté cinéma c’est la misère. Même dans mon état de fatigue, je ne peux imaginer consacrer une heure trente à regarder de tels navets hollywoodiens. Retour sur la place où le serveur a compris: ce sera un cannette, puis une deuxième, une troisième… Un match de foot aussi, qu’on ne me demande pas quelle équipe, j’ignorais que le Mondial avait débuté. Le lendemain, un mercredi, est jour de marché. Je me remets en quête de la chemise et des chaussures. Se promener en sabots chinois à l’étape, mais ici! Et puis il me faut une ceinture. Si j’ai bien empaqueté un jean à Agrabuey, j’ai oublié la ceinture et un jean neuf, ça tombe. Un gitan me vend une ceinture de cuir noir Hecho en España pour 4 Euros. Pour les chaussures, je renonce à les trouver chez les chausseurs, je vais à la quincaillerie et choisis une paire de godillots avec embouts renforcés, ceux-là mêmes que j’ai achetés en janvier à la veille du déménagement n’ayant aucunement l’intention, de me broyer, pour la deuxième fois dans cette vie, le pied au cours d’un chantier (la dernière fois, à Gimbrède, c’était une fenêtre entière, les traces sont là). Le troisième jour, Mamère arrive à l’aéroport. En même temps commence, recommence, la discussion avec Gala: “où se voit-on? que fais-tu? se verra-t-on jamais? viens! non, toi! mais enfin!” Elle est à Genève, à écouter France-Culture, à Genève chez son amie, chez le médecin, ne peut pas venir, ne veut pas rester, ne peut décider seul, demandera au médecin. Je vais à l’aéroport. Mamère est là.
Luv
Olofso m’appelle. Troisième jour des examens, Luv est en pleurs, sentiment d’avoir mal fait, mal répondu, craignant d’échouer.
-Tant que ce n’est pas fini, ce n’est pas fini.
Réponse sibylline qui agace Olofso, et que j’explique ainsi:
-Quand au trentième kilomètres du marathon je suis fatigué, je me dis que je ne suis pas fatigué, je n’arrête pas de courir.
Sans écriture
Durant le voyage à vélo, état opposé à celui qui m’a fait écrire il y a vingt ans Trois divagations sur le Mont Arto ou encore, quelques années plus tard, Ogrorog. N’affleurent à l’esprit que des bribes de phrases. Ignorées, elles s’effacent. Je ne travaille pas. Je laisse couler. De même avec le paysage: objet pour le regard, il file. Aussi, cette méthode de roulage-écriture m’obligeait à m’arrêter sans cesse pour prendre des notes (sur un carnet fixé au guidon) car, on s’en doute, ce que l’action produit dans un cerveau chauffé ne peut-être retrouvé dans un cerveau froid. Il en va ici comme des séquences du rêve. Leur poids d’évidence nous persuadent qu’elles s’inscriront dans la mémoire; en réalité, à l’arrivée, fin d’étape ou pour le rêve éveil, il ne reste rien. Paradoxe de cette fuite à travers le temps et les lieux, s’il est plus proche de la méditation et fait la part belle au corps, il est d’emblée inénarrable.