Fascination

Fasciné par la beauté des femmes, que je con­fonds avec la grâce, c’est plutôt elle l’ob­jet de ma fas­ci­na­tion, je m’é­tonne à l’in­stant, comme je pas­sais par la salle de bains et jetais à un œil sur mon médiocre por­trait, par la con­for­ma­tion ridicule, dis­ons-le laide, de l’hu­main eu égards aux règles de la con­ve­nance et de la géométrie telles qu’elles sont exploitées dans la déf­i­ni­tion du parfait.

Lenbachhaus

Toiles splen­dides, roman­tiques, expres­sion­nistes et pom­piers, œuvres de pein­tres qui savent dessin­er et pein­dre, qui con­nais­sent les couleurs et savent traiter la lumière (Lowis Cortinth par exem­ple), un régal; puis on passe à ce for­mal­isme dont la jus­ti­fi­ca­tion his­torique évi­dente ne rachète pas l’ab­sence du plaisir de con­tem­pla­tion (Klee); enfin, on arrive dans les salles con­tem­po­raines, dont il faut ressor­tir au plus vite (idéale­ment, pour aller chercher un type à l’e­sprit bro­can­teur qui débar­rasserait), encom­brées qu’elles sont d’un bric-à-brac pop, con­ceptuel, instal­la­teur et objec­tif (même l’ex­cel­lent Gehrard Richter était représen­té par des toiles proches du gribouillis).

Autriche 2

Même si elles ne fonc­tion­nent pas, j’aime les solu­tions sim­ples. “Tu n’as qu’à tra­vers­er ce pont et on va dans le pre­mier vil­lage côté autrichien!”, ai-je dit. Et comme c’est la voiture de Gala et que c’est Gala qui con­duit, je guide, du moins j’es­saie. Je fais: “là!”. Car il m’a sem­blé voir un pan­neau indi­quant notre vil­lage, ce “pre­mier vil­lage autrichien”, Nieder­dorf. Nous roulons sur une voie de ser­vice, devant un bar­rage, au-dessus de plusieurs réser­voirs, puis sur un chemin de terre. Ce n’est pas là. A l’év­i­dence. Pour­tant, j’ai vu un pan­neau. De fait (nous le véri­fierons plus tard), il y a un pan­neau… réservé aux cyclistes. Mais voici le mir­a­cle. Entêtés que nous sommes, nous pour­suiv­ons le long du chemin et soudain, plan­té sur le bord de route, nous trou­vons un édicule en forme de chalet, en réal­ité une vit­rine con­tenant des images de chalets d’été et des Gasthaus, avec chaque fois le nom du pro­prié­taire et son numéro de télé­phone. Tan­dis que je sif­fle et donne des coups de pieds dans les cail­loux, Gala, brusque­ment revig­orée, télé­phone. Et mir­a­cle, le deux­ième, grâce à elle, quelqu’un décroche et dit: “venez, je vous attends”. Ain­si, nous arrivons chez une mer­veilleuse petite dame qui tient, ou plutôt tenait avec son mari, une auberge énorme de trente tables et autant de cham­bres et non, elle ne fait plus com­merce, mais enfin, “vous êtes là, je vais vous pré­par­er une cham­bre (car, il faut dire, Gala est une femme qui inspire la con­fi­ance, tout le con­traire de ce que j’in­spire — comme quoi les apparences son trompeuse — je plaisante — à moitié…)”. Bref, nous voici dans une cham­bre en bois, avec son bal­con région­al, ses cou­vre-lits brodés et, au rez, son immense salle à boire gar­nie de bocks anciens et de médailles et de scènes de chas­se. Et en atten­dant de prof­iter de cette sit­u­a­tion idéale, comme nous n’ai­mons pas la bière du café de vil­lage, la Anker, nous retra­ver­sons l’Inn et allons boire de l’autre côté, en Alle­magne.

Autriche

Quit­té Bran­nen­burg, la quête d’un hôtel recom­mence et ce sont tou­jours ces jolis vil­lages, avec en leur cen­tre le clocher, la fontaine, les bacs d’oeil­lets rouges et verts, la brasserie et le Gasthaus, dont le tarif des nuitées vous troue les poches, de sorte que nous pas­sons la fron­tière, sommes en Autriche, à Kuf­stein, ville répan­due au  pied d’un gros cail­lou sur lequel est édi­fiée une forter­esse (haute et grosse et pleine de meur­trières, un funic­u­laire monte les vis­i­teurs), même décor, intérêt, bon­heur que Viège, notre ville garde-meu­ble du fond de la val­lée du Rhône (si Migros, le mono­pole nationale de nour­ri­t­ure avait fait les plans de notre beau pays toutes les aggloméra­tions ressem­bleraient à Viège), et qu’y fai­sions-nous, à Kuf­stein, dans la rue prin­ci­pale et presque unique nous allons, Gala lente­ment, il y a des bou­tiques de chaus­sures, moi plus vite (il y a des Turcs), allant et venant, répé­tant “bon, on y va!” et Gala, fascinée par la pos­si­bil­ité d’achat d’une trois-cent quar­ante-cinquième paire de chaus­sures, dis­traite au point de ne pas enten­dre “oui, oui…”, et à la fin, je veux dire la fin de la rue, se tient une mag­a­sin de sport, j’achète une barre de trac­tion pen­dant que Gala prof­ite du réseau inter­net pour chercher un hôtel et nous repas­sons la fron­tière alle­mande, arrê­tons devant un hôtel, Gala entre, demande les toi­lettes, ressort dit “j’ai dû payer”.

Pour l’art

Que peut faire de mieux l’E­tat pour détru­ire la cul­ture, ici lit­téraire, que d’aider finan­cière­ment les éditeurs?

Messages

Quoiqu’il se dise au cours de l’échange, la phrase qui tou­jours revient chez Gala est “je dois faire ma valise” et pour moi “où va-t-on?”

Allemagne 5

Changé de cham­bre au Schloss­wirt. “Pourquoi?”, demande Gala. Peut-être à cause d’un habitué, plutôt d’un mani­aque, qui réser­vant réserve “sa” cham­bre. Même étage, porte d’à côté. Avan­tage, empilées sur la table de nuit m’at­ten­dent trois pièces de deux euros.

Allemagne 4

Som­met du Wen­del­stein dans les alpes bavarois­es. Gravi par le train cré­mail­lère les mille trois cent mètres qui sépar­ent la plaine de Bran­nen­burg du piton rocheux. A bord des deux wag­ons, vingt per­son­nes pour un âge cumulé de 1400 ans. Le con­voi glisse à tra­vers la forêt, sur­monte des précipices, coiffe les alpages. A la fin, il entre dans un tun­nel, les pas­sagers débar­quent dans une grotte, emprun­tent un boy­au dans le roc et débouchent dans la lumière, sur une esplanade qui domine trois val­lées. Au fond, des champs en dami­er, des lacs ovales, des vil­lages minu­tieux; au-dessus de vastes pentes aux sap­ins som­bres, puis la pierre, la glace, et au loin, par­cou­ru de nuées, les pics neigeux. De l’e­s­planade où boivent et dînent cent vieil­lards qui, les pau­vres, peinent à marcher jusqu’au comp­toir pour pass­er la com­mande de bière et de saucisse, par­tent des escaliers en tour­bil­lons. D’un côté ils mènent à un promon­toire flan­qué d’une longue vue que l’on ori­ente vers Brecht­es­gaden et le Chiem­see, de l’autre côté à une petite chapelle entouré d’un déam­bu­la­toire qui ouvre sur le vide. De la base au som­met physique, il y a encore une demi-heure de marche qui se fait sur des escaliers creusés, scel­lés (en métal) ou par des tun­nels pié­tons. Qui lève les yeux depuis l’e­s­planade aperçoit à 1800 mètres la boule blanche de la sta­tion météo. L’ex­er­ci­ce de voir, de tous côtés, la tête dans les nuages, est fasci­nant, mais aus­si dif­fi­cile: cette den­telle de cimes posée devant le ciel, ces mon­tagnes coniques qui jalon­nent des fonds lumi­nes­cents, ces avalanch­es de pierre morte, tout cela, devant nous, à portée de la main, à la fois naturel et con­stru­it, échappe sinon à la vue du moins à l’ap­préhen­sion. Comme dis­ait je ne sais plus quel philosophe devant les Alpes, ce qui me fait tou­jours rire, “das ist”.

Allemagne 3

Chas­sé de la ville par les prix des cham­bres d’hô­tel. Trois, qua­tre cent euros la nuit, et tout affiche com­plet! Die Messe! Qu’y mon­tre-t-on? Des BMW, des frigidaires et des tracteurs, du vin et des tur­bines? Presque envie d’aller y voir. Gala s’y oppose. Elle fait bien, comme nous roulons sur l’au­toroute pour quit­ter Munich par le sud, nous remon­tons un embouteil­lage de quinze kilo­mètres. Une par­tie des cham­bres va donc rester vide, les clients dormiront dans leur voiture; les villes-vit­rines, les villes-machines, les tas de choses, quels attrape-nigauds! En octo­bre, de retour de Bel­grade et de Budapest, même sat­u­ra­tion, c’é­tait la fête de la bière. A cinquante kilo­mètres, Rosen­heim n’avait plus un lit à louer. C’est d’ailleurs dans cette direc­tion que nous filons, mais cette fois, à peine ai-je vu le pan­neau je mets en garde Gala: “sort de l’au­toroute, Rosen­heim, c’est rem­pli d’im­mi­grés débar­qués d’I­tal­ie.” Main­tenant, au hasard dans une cam­pagne verte et ordrée, nous com­mençons notre quête des Gasthaus. Arrêt devant une splen­dide ferme à bal­cons de bois et volets sculp­tés. La pente de toit est en tavail­lons, le jardin est plan­té d’un sole, il y a deux bûch­ers… “Récep­tion à par­tir de 17 heures”. Affaire réglée (j’ob­serve d’ailleurs que les journées ou plutôt les nuits en hôtel, c’est général en Europe, sont de plus en plus cour­tes: on vous dit à quelle heure arriv­er, à quelle heure repar­tir, 15h00-10h00, si je compte bien, cela fait dix-neuf heures et, génie robo­t­ique au ser­vice de l’op­ti­mi­sa­tion civile, les bâti­ments les plus mod­ernes sont désor­mais dotés d’un sys­tème de ver­rouil­lage des portes, à l’heure dite de fin du con­trat, votre carte d’ac­cès à la cham­bre se bloque). Gala démarre, nous roulons entre des ter­rains coquets clô­turés de bois ten­dre, les fontaines coulent, les mon­tagnes bril­lent dans le ciel turquoise, un paysage fait pour la pen­sée, un paysage hei­deg­gérien. Seule­ment, depuis que j’ai voy­agé dix-huit mois (années 1990) en changeant chaque soir ou presque de par­age, tenu de négoci­er par­fois des heures pour obtenir un lieu de som­meil faute d’avoir les moyens financiers pour choisir à mon goût, je n’ai plus aucune patience pour ces recherch­es d’hô­tels. Autre Gasthaus. Au tour de Gala. Elle pousse la porte, appelle. Dix min­utes plus tard : “il n’y a per­son­ne”. En début d’après-midi, nous emmé­na­geons au Schloss­wirt de Bran­nen­burg, entre l’église, sa flèche claire, son toit rouge et le château, mas­sif, brun, dressé sur un rocher mousseux. Le bal­con donne sur la ter­rasse de l’auberge, tables avec bancs alignées au pied de la façade, bruit d’eau dans le bassin de pierre, cloches au cam­panile pour le rythme des heures et un kiosque à musique, mod­erne celui-là, avec pour sculp­ture orne­men­tale une clef de sol que Gala aime, que je n’aime pas. En face, dans la mon­tée, une étable qui selon la direc­tion du vent donne l’im­pres­sion de partager la cham­bre avec les vaches.

Supermarché 2

Bien­tôt, j’en­tr­erai en con­cur­rence avec Jar­ry lequel fai­sait livr­er une citerne de vin au pied de son immeu­ble.
-Vous com­prenez, dis-je au placeur de pro­duits, je viens de la mon­tagne, donc je dois savoir si, en général, vous aurez plus de bière…
Ne com­prenant pas, sai­sis­sant une bouteille par le col:
-Là… elle est là.
-Je sais, mais six bouteilles, comptez vous-même, cela ne fait que six litres. Voyez, je les mets dans mon cad­die, votre étagère est vide.
-Oui, bien sûr…
-Eh oui! Alexan­dre, enchan­té.
-Manolo.
-Bien, Manolo, que pou­vez-vous faire pour moi? Car je vais revenir!
L’employé retire l’é­ti­quette du ray­on:
-Je vais aver­tir, et nous allons déplac­er une autre mar­que, pour vous met­tre à dis­po­si­tion de la Skol.
-Prévoyez dix ou quinze bouteilles. Dis­ons pour demain, et ain­si de suite, au fil de la semaine.
-Très bien, je m’en occupe! Alors à demain Mon­sieur Alexan­dre, merci!