Après la Guerre des mondes

Fustigeant le manque de temps et les sol­lic­i­ta­tions inin­ter­rompues qui freinent l’ac­tiv­ité créa­trice, H.G. Wells, dans Une ten­ta­tive d’au­to­bi­ogra­phie (il a alors 66 ans), admet que par­mi les choses qu’il a écrites, “beau­coup l’ont été nég­ligem­ment, d’une façon décousue et nerveuse, que la plu­part ont été revues à la hâte et insuff­isam­ment, et qu’une par­tie de toute cela est d’un tis­su aus­si blanc et empesé qu’une none nour­rie d’ami­don”. Expres­sion merveilleuse, comme inven­tée dans l’acte, à par­tir de laque­lle, sans tran­si­tion, il bas­cule dans une reven­di­ca­tion du droit au tra­vail, qu’il adresse à tous ceux qui, partageant sa vie, devraient, dit-il, le pro­téger con­tre l’as­saut intérieur et extérieur des choses élé­men­taires, faisant val­oir avec pré­ten­tion que, pour réus­sir dans cette tâche, ces alliés, comme il les appel­lent, devraient être à la mesure de son intel­li­gence et de ses pos­si­bil­ités. De fait, les extrêmes entre lesquels il bal­ance, le sen­ti­ment de la van­ité de l’ef­fort, le dérisoire des résul­tats et le sen­ti­ment d’ex­cep­tion, la con­science de la valeur per­son­nelle, offrent un juste por­trait psy­chologique du créa­teur, qui se sou­tient par la foi dans l’ac­tion et pro­gresse par la cri­tique des oeuvres.

Esclaves

Même si la pub­li­ca­tion de liaisons de cet ordre venant d’un prési­dent élu a un effet dégradant pour l’ensem­ble de la société, j’aime l’idée que Don­ald Trump se paie les plus belles p.…d’Amérique et d’ailleurs. Il y a deux ans, à Pat­taya, je voy­ais, alignés devant les buf­fets pop­u­laires des grands hôtels d’a­gence, des retraités occi­den­taux juste débranchés flan­qués pour leur semaine de vacances d’esclaves sex­uelles arrachées aux familles des tribus du Nord, et si la pho­togra­phie n’avait rien de réjouis­sant, elle tradui­sait surtout, de part et d’autre, dans la vente des charmes comme dans l’am­bi­tion tra­vail­lée, d’un échec patent.

H‑F

Le car­ac­tère de l’homme est pour le femme absol­u­ment incom­préhen­si­ble; et inver­sé­ment. Sans cette néces­saire ten­sion, pas de vie.

Langue

Les ter­mes valent ce que valent leurs déf­i­ni­tions. Mul­ti­ples, mais référencées. Références muables, donc suc­ces­sive et ouvertes — his­toriques. Or, entre la langue com­mune, chevil­lée au réel, dont la com­préhen­sion tient au partage, au bon sens, et la langue tech­nique, celle de la sci­ence ou encore de la philoso­phie, sous-divisée en lex­iques fonc­tion­nels, orig­ine de nos théories, il y a une langue inter­mé­di­aire, une langue de pas­sage, aux con­tours flous, à la voca­tion évi­dente : le ser­vice de la politique. 

Technique

Dans le lan­gage de la philoso­phie de la tech­nique, un sty­lo comme un camion sont des prothèses.

Fête

Que c’est amu­sant ces vil­la­geois ser­rés dans des maisons de pierre au fond d’une val­lée de mon­tagne, qui vont à l’eau, aux champs, à l’u­sine, au bois ou à la chas­se aux rumeurs et au milieu de l’an­née, l’été venu, se réu­nis­sent pour la fête, dans leur bar, à trois cent mètres de la mai­son la plus éloignée, puis dans leur salle de bal, toute la nuit, ensem­ble son­nent les coches au petit matin, se débar­bouil­lent, ressor­tent, baladent les enfants, har­nachent les chevaux, font une parade, accourent à la messe, ou pour d’autres vont marcher, pique-niquer, pêch­er, puis se remet­tent à boire, à danser et infin­i­ment dis­cu­tent, étouf­fant sous les rires les ran­coeurs dont on devine qu’elle revien­dront assez tôt après la fête. Par exem­ple, ce paysan, encore jeune, bien plus que moi, ce paysan dont le meilleur ami doit être un tracteur qui me lorgnait depuis plusieurs min­utes, depuis le comp­toir du bar, et soudain s’ap­proche, me tend un pétard. Je déteste fumer ce genre de truc. Porté par la sym­pa­thie du geste, j’ai fait un effort.

Orly

Des Africains musi­ciens, leurs petites troupes en rang de bataille, se sont, con­for­mé­ment à leur car­ac­tère qui est tout entier désor­dre, tapés dessus dans l’un des ter­minaux de l’aéro­port d’Or­ly. Ces Africains usent de leurs défauts comme ils peu­vent dans une société qu’ils ne com­pren­nent pas. Jeter la pierre à des imbé­ciles, chose aisée: ce ne sont que des imbé­ciles. Le prob­lème est que si je puis opin­er sur ce fait divers c’est que la presse en a fait état, avec men­tion spé­ciale, c’est à dire en pre­mière page des meilleurs quo­ti­di­ens marchands. C’est dire l’a­vance­ment du tra­vail de sape que coor­donne le pou­voir. Sen­ti­ment tout à l’heure con­fir­mé; comme j’al­lais faire des pro­vi­sions pour la semaine au super­marché voisin, je tombe sur des Français venus à tra­vers la fron­tière pour économiser, qui sur l’essence à la pompe qui sur la viande ou l’huile d’o­live. Prendrait-on les esprits les plus éclairés de cha­cune des grandes villes de leur pays (ceci dit sans ironie, car je tiens que la France compte par­mi les gens les plus bril­lants au monde) et les align­erait-on afin de for­mer une haie, on ne pour­rait cacher la mis­ère du peu­ple: en gue­nilles, à demi-pro­pre, près de l’id­i­otie con­géni­tale, s’ex­p­ri­mant en sabir et cir­cu­lant à bord de voitures dont un Romanichel aurait honte.

Essai sur le posthumanisme 2

Ent­hou­si­asme à l’idée d’avoir filé sans encom­bres entre les pre­miers écueils et de sen­tir le courant. Pré­cisons que les con­di­tions atmo­sphériques n’ont pas été lais­sées au hasard: horaire véri­fié à l’hor­loge, j’écris qua­tre heures dans le silence le plus com­plet, lisant avant et après — pour véri­fi­er ou étay­er — mangeant avant et après — pour n’y plus penser, et bien enten­du, ne voy­ant per­son­ne de tout le jour.

Essai sur le posthumanisme

Inca­pable de pren­dre une note ces derniers jours, inquiété par le démar­rage de l’es­sai, igno­rant j’imag­ine — main­tenant que les pre­mière pages sont écrites — si je pour­rai démar­rer au milieu de toutes ces lec­tures, ces plans, ces remar­ques, ces raison­nements anticipés, ou si je m’embourberai. Et pareille­ment la nuit: couché à la onz­ième heure, ne trou­vant le som­meil qu’à l’aube, puis débar­quant nauséeux dans le salon sous le coup des midi quand le soleil tape pour m’asseoir à la table de tra­vail, entre les deux ordi­na­teurs, les yeux (inutile­ment) fixés sur ce tableau blanc que j’ai rem­pli d’écri­t­ures et dont la fonc­tion est de me servir de guide-âne.

Crustacés 2

Quoiqu’il y eut cette fois peu de crus­tacés, et si j’es­saie de recom­pos­er la table, mise en ter­rasse, à l’abri de l’église, sous un arbre à l’é­pais feuil­lage, même aucun, mais un riz noir, des pâtés, trois gâteaux, un bol d’o­lives et une salade, deux tor­tillas enfin, dont l’une mienne, déclarée étrangère, et qu’il faudrait goûter avec le plus grand soin avant de lui attribuer une note, déclara Bégo­nia, ce que per­son­nelle­ment j’au­rais voulu faire aus­sitôt, impa­tient de manger tan­dis que les autres, qui pour­tant avaient annon­cé le repas pour vingt heures, pro­po­saient main­tenant, à 23h20, que l’on attende Eve et Djord­je pour com­mencer. A la fin, ceux-ci arrivèrent et la musique venue de la salle com­mu­nale, sur la place, où se tenait le bal, réson­nait depuis deux bonnes heures quand Luis sug­géra de rejoin­dre la fête. Peu après, au milieu des voisins, tous vis­ages con­nus, un bin­go était joué pour une pat­te de jam­bon puis la musique relancée par un orchestre antédilu­vien dont le chanteur mon­trait le physique d’un lut­teur appen­zel­lois ou d’un leveur de pier­res. Il chan­tait à l’a­vant-scène, d’une voix aiguë, micro-boule en main, des tubes espag­nols, arag­o­nais ou peut-être agrabueyens que les Agrabueyens repre­naient en chœur, tout sourire ce qui, à mesure que j’é­clu­sais les bières, me sem­blait plus comique, de même que me ravis­saient les deux acolytes du groupe, sortes de perch­es dressées der­rière des triples claviers, une femme à demi-androg­y­ne à gauche, un sud-améri­cain ado­les­cent à droite. Et cepen­dant, nous allions et venions, du bar à la place et de la place à la salle, cha­cun appor­tant sa tournée, de sorte qu’à qua­tre heures du matin nous étions tou­jours là, à écouter la musique et regarder les enfants s’épuis­er à des jeux d’eau dans la nuit et par une chaleur de trente degrés qui sem­blait ne jamais devoir retomber.