Chantiers

Lever de pneus de tracteur sur un chantier avec des recrues de la police. Bru­tal et réjouis­sant. Dans les hau­teurs s’activent les pelles mécaniques et trois cent pom­piers, mineurs, sec­ouristes, spéléo­logues pour retrou­ver l’enfant tombé dans un puits de cent dix mètres dimanche dernier. Le spec­ta­cle médi­a­tique (fustigé en son temps par Debord dans un film-dénon­ci­a­tion à pro­pos d’un autre enfant, vic­time celui-là d’une mort en direct par les sables mou­vants) bat son plein. Il y aurait beau­coup à dire sur la dimen­sion cathar­tique de ce train d’images mais aus­si sur la fonc­tion com­pen­satoire du jour­nal­isme devant les moyens plus qu’incertains engagés par l’Etat. Pour revenir à nos pneus, gants de boxe et cordes à sauter, nous pra­tiquons dans un vaste bâti­ment en bord d’autoroute qui ressem­ble à un silo nucléaire mais abrite en réal­ité une église évangélique et, décou­vert alors que je me four­voy­ais dans un couloir sec­ondaire, un bureau de recrute­ment de la police (ce qui explique l’identité de mes com­pagnons leveurs).   

Excès

Général et d’abord de sport. Après le vélo et l’entraînement au com­bat, quinze kilo­mètres de course le long de la mer alors que le vent soulève le sable et fou­ette la face. Aujourd’hui, je traîne entre le canapé et la cui­sine, le téléviseur et le lit.

Sommeil

Nuits excel­lentes. Longues. Douze heures. Rien à pré­par­er pour le lende­main. Ne plus écrire aide à dormir. De fait je rêve de vélo, car ces jours j’essaie des cadres, des dérailleurs, com­pare des mod­èles, des géométries. Puis de politi­ciens espag­nols. Ain­si, j’ai vu défil­er pen­dant des heures les por­traits des ecto­plasmes qui diri­gent le mou­ve­ment de gauche (au ser­vice de la mon­di­al­i­sa­tion) Podemos. Echenique, infirme à tête de jivaro dans un fau­teuil médi­cal, Erre­jón, corps d’un gosse, traits mon­goloïdes et leur chef, Pablo Igle­sias, épaules tombantes, peau diaphane, cato­gan. Le trio tourne comme un car­rousel lumineux dans la nuit, je ne réus­sis pas à m’en débar­rass­er, répé­tant à part moi, l’air dépité, “com­ment est-ce pos­si­ble? com­ment?” En même temps, je ne jugeais pas, ne ressen­tais pas le mal ressen­ti le jour quand je vois paraître ces demi-por­tions, juste la sidéra­tion pro­pre aux rêves obsessionnels.

Chaos

Dernier jour dans la mai­son d’Agrabuey. Je charge la voiture, puis vais tir­er mon tom­a­hawk au bord de la riv­ière. Gros pro­grès depuis que j’ai appris les tech­niques dévelop­pées par le maître McCoy. Qua­torze accroches (dont cinq dans le mille) sur vingt lancers. En soirée, vin, bière et un vaude­ville trou­vé dans les archives de l’INA. Nous aurons eu un mois de plein soleil. Hier encore, je gravis­sais la mon­tagne jusqu’à l’alpage dit Auge des vach­es. Avant de me four­voy­er sur le sen­tier à demi-éboulé qui ramène à l’ermitage du Saint-Graal. Tou­jours la même his­toire : je lance le vélo, dévale, la pente raid­it, les cail­loux se mul­ti­plient, et les racines, les trous, le bran­chage tombé. Chaque fois je pense : ça doit pass­er. Quand cela devient trop dan­gereux (je m’assomme, nul ne me récupér­era), je porte le vélo. Et bien sûr, remonte et tente encore et encore de rouler dans ce chaos.

Cala

Arrivé au bord de la mer de Mala­ga après dix heures de route. Sur les ter­rass­es de la plaza May­or, les habitués aux places habituelles, mais chaussés, cou­verts d’une écharpe et d’un man­teau ; il fait seize degrés. Tout le vil­lage par­le de l’enfant de deux ans tombé dans un puits de cent-dix mètres et que des spéléo­logues ten­tent de sec­ourir depuis mar­di. Cela se passe à trois kilomètres.

Pincettes

Réveil­lé au milieu de la nuit, l’esprit clair, imag­i­nant des dia­logues entre des pincettes à linge, la manière de les filmer, de les met­tre en scène. Si bien qu’au bout d’une heure je riais tout seul, doutant si je n’allais pas me relever pour not­er car il arrive que ces idées venues soudain et sans effort se fondent avec le som­meil et se per­dent. Pas cette fois : retrou­vé pour l’essentiel mes per­son­nages, leurs mou­ve­ments, car­ac­tère et pro­pos. Tra­vail à com­mencer bien­tôt ; mais d’abord je veux être ras­suré sur la pub­li­ca­tion de l’essai sur le posthu­man­isme, ce qui est loin d’être le cas puisqu’on me dit à Paris que le sujet est pas­sion­nant mais devrait épouser une forme plus aboutie pour tenir le lecteur en haleine (à quoi je réponds que la forme du raison­nement est le raison­nement lui-même).  

Juste mesure

Dès que quelqu’un se présente comme une autorité, s’im­pos­er le silence, l’ex­pec­ta­tive. A son car­ac­tère habituel, sub­stituer un régime arti­fi­ciel rompu à la méfi­ance. Ne rien dire de plus que le demandé. Ne pas croire. Ne pas col­la­bor­er ni sym­pa­this­er. Cela, sans se dépar­tir de son naturel. Dès aujour­d’hui, nous sommes imputa­bles de com­porte­ments dont les ten­ants et aboutis­sants dépassent nos préven­tions, occur­rence vraie de toutes les phas­es de ten­sion qui précè­dent les crises his­toriques et compt­abilisent par après leur sacrifiés.

Beckett

Intel­li­gent mais sim­ple, mais hon­nête, Beck­ett sait. Il sait comme on saurait, après avoir dénudé les corps dans l’acte de l’amour, du com­merce ou de la lutte, le squelette. Il tente alors par les mots, par l’aligne­ment des mots, par le jeu des mots à l’in­térieur de la gram­maire d’ex­pli­quer mod­este­ment cette mécanique. Ain­si quitte-il à pas mesurés le cer­cle formel du théâtre pour rejoin­dre à coups d’o­pus­cules — Dépe­u­pleur — une logique du constat. 

Argent

Pas assez pour dépen­dre de lui. Assez pour ne dépen­dre de personne.

Âge

A l’épicerie ambu­lante la voi­sine, aïeule et bisaïeule, salue et emporte dans une main son cabas dans l’autre six litres de lait. Comme je pro­pose mon aide, la  femme du maire me retient: “elle ne veut pas”. Quant à la doyenne, elle a nonante six ans et cul­tive son potager à la bêche.