Mariages de raison

Les femmes asi­a­tiques captent pour le mariage cal­culé les Occi­den­taux puis­sants et intro­ver­tis ; les africaines, les faibles extrovertis.

Télévision

La tv-réal­ité, à l’image du jeu poli­tique, repose sur l’idée qu’en accep­tant des règles dic­tées par autrui on peut l’emporter sur lui. En ce sens, elle est néces­saire­ment populaire.

Cala 2

Le temps est radieux. Ciel pur, per­ro­quets chanteurs, vingt-deux degrés. Dès le réveil, je suis au marché. De pareils jours, regarder les gens vivre est ent­hou­si­as­mant. La rue se rem­plit de dis­cus­sions, les dames mon­trent leurs légumes, le coif­feur vient sur son pas de porte. Autour du vendeur de bil­lets de loterie, un groupe rit. Même la boulangère, coincé dans ses cent kilos, entre la trancheuse et sa belle-mère chauve, en chaise, le men­ton sur la canne, sourit. J’achète des noix pelées, un kilo d’olives, des figues. Des carottes, des radis, chez le gitan des avo­cats noirs, me change et vais sur la digue faire un entraîne­ment. A trois heures, menu en ter­rasse chez Marines. A l’écran, douze jour après la chute de l’enfant dans le puits de Totalán, les mineurs asturiens descen­dus à 75 mètres creusent la galerie hor­i­zon­tale qui doit per­me­t­tre de le retrou­ver « peut-être déjà ce soir ». Deux cents voisins prient.

Monde

Le défi est sim­ple. Cepen­dant impos­si­ble ou presque : nous sommes la dernière généra­tion à pos­séder les moyens qui per­me­t­tent de sor­tir de la société pour ren­tr­er dans le monde.

Générateur de vocabulaire 9

Pornoré­tor­sion.

Fondue

En novem­bre, j’annonce que je ferai une fon­due. Les Espag­nols se réjouis­sent. L’un des cou­ples est aux Canaries, lui ani­me un camp de jeunes, elle fait du yoga ; l’autre cou­ple, la fille qui est géo­logue, est à Hous­ton pour une recherche, lui est là, à deux mètres de ma porte de mai­son, guide de mon­tagne il attend la neige pour emmen­er des groupes en alti­tude. Nous trou­vons une date. Bien. Organ­isons. Aplo ren­tre en Suisse puis revient pour Noël: il apportera le fro­mage. Mal­gré une valise de vingt-trois kilos que je fais met­tre en soute pour trans­porter ses habits, Gala ne peut pas, ne veut pas, trop lourd, et puis « elle n’a pas que ça à faire ». Pour le réchaud, j’ai pris les devants. Au mois d’octobre, Mamère en a tiré un de son buf­fet. Je l’ai chargé dans la jeep, il est ici, au vil­lage. Pour ce qui est du caque­lon acheté il y a vingt ans au marché aux puces de Plain­palais, il a dis­paru. J’achète donc un mod­èle orange en fonte au super­marché – chi­nois – avant de ren­tr­er en Espagne. A l’arrivée, je le pose sur le réchaud. Trop lourd, trop large, il penche, bas­cule, se ramasse. Au troisième essai, furieux, je redresse le réchaud à coup de pieds. Qui se tord et passe à la poubelle. J’appelle Mon­père. Il est à Budapest. Quand il passera au garde-meu­ble de Mon­treux, peut-il ouvrir quelques car­tons ? Un mois plus tard, bonne nou­velle, réchaud et caque­lon sont retrou­vés. Ma fille prend le train pour Lau­sanne, voit Mon­père, obtient le réchaud, le range dans sa valise de cab­ine. Noël, j’étale le matériel sur la table. Tout y est. Alors je tra­verse la rue, frappe à la porte et con­firme l’invitation. Par­fait, mais il faut reporter car l’animateur pro­longe son séjour aux Canaries. Puis avancer car la géo­logue repart pour le Texas. La veille de la fon­due, comme je sors les bouteilles de blanc valaisan (venues en voiture) et véri­fie le kirsch (acheté au tax-free par Aplo), je vois qu’il manque la cap­sule de gel alcoolisé qui four­nit la flamme du réchaud. Je saute en voiture, descend à la ville. Au super­marché, la vendeuse fait une annonce dans son micro. Arrive le gérant. Il tape sur un ordi­na­teur, regrette : « nous n’avons pas cet arti­cle. » Chez le Chi­nois, j’achète de l’alcool de cui­sine. Au jardin, je fais mon expéri­ence. L’alcool seul, ça ne brûle pas. Je tasse de la paille de fer dans le récip­i­ent. Cette fois, ça fonc­tionne, mais la flamme est frag­ile. Il fau­dra sans cesse ral­lumer. Dans les affaires de toi­lettes de Gala je décou­vre des ron­delles de ouate « con­tour des yeux ». J’imbibe, je tasse, j’allume. Rien. Il me revient que je pos­sède des réchauds de bivouac. Guêtres, tentes de camp­ing, embas­es, cordes, sar­dines, à force de déballer je mets la main sur un réchaud de survie à car­touche. Avar­ié. Il y en a un autre. De luxe. Mod­èle tur­bo acquis pour l’écriture d’Acablar, trois semaines sur un alpage de l’Oberland. Il prend. Belle flamme. Mais pour ce qui est de pos­er le caque­lon chi­nois, c’est de la folie. Sans par­ler que nous serons six à plonger nos fourchettes ! Au bar, je trou­ve la femme du maire et ses deux filles. Non, elle n’a pas de réchaud. Et une plaque élec­trique de chantier ? Non. Un autre voisin : « il y aurait bien Jorge, mais son réchaud est un mod­èle pour enfant… un jou­et ». Je dis le poids de mon caque­lon, sans compter le kilo et demi de mélange. Retour chez mes amis. Sur le point de renon­cer, ils s’avisent qu’ils pos­sè­dent une plaque de chauffe à gaz. « Seule­ment, pré­cise la géo­logue, la recharge de gaz est d’un for­mat spé­cial et nous sommes dimanche ». Elle monte en voiture, se rend à la sta­tion de ski. Deux heures plus tard, elle est de retour, bre­douille. Le lende­main, Gala appelle la Fer­mière du boule­vard Grancy et demande si elle peut con­gel­er le fro­mage. Puis, au sujet des cap­sules: « A Mala­ga, ils doivent avoir ça ! ».

Chantiers

Lever de pneus de tracteur sur un chantier avec des recrues de la police. Bru­tal et réjouis­sant. Dans les hau­teurs s’activent les pelles mécaniques et trois cent pom­piers, mineurs, sec­ouristes, spéléo­logues pour retrou­ver l’enfant tombé dans un puits de cent dix mètres dimanche dernier. Le spec­ta­cle médi­a­tique (fustigé en son temps par Debord dans un film-dénon­ci­a­tion à pro­pos d’un autre enfant, vic­time celui-là d’une mort en direct par les sables mou­vants) bat son plein. Il y aurait beau­coup à dire sur la dimen­sion cathar­tique de ce train d’images mais aus­si sur la fonc­tion com­pen­satoire du jour­nal­isme devant les moyens plus qu’incertains engagés par l’Etat. Pour revenir à nos pneus, gants de boxe et cordes à sauter, nous pra­tiquons dans un vaste bâti­ment en bord d’autoroute qui ressem­ble à un silo nucléaire mais abrite en réal­ité une église évangélique et, décou­vert alors que je me four­voy­ais dans un couloir sec­ondaire, un bureau de recrute­ment de la police (ce qui explique l’identité de mes com­pagnons leveurs).   

Excès

Général et d’abord de sport. Après le vélo et l’entraînement au com­bat, quinze kilo­mètres de course le long de la mer alors que le vent soulève le sable et fou­ette la face. Aujourd’hui, je traîne entre le canapé et la cui­sine, le téléviseur et le lit.

Sommeil

Nuits excel­lentes. Longues. Douze heures. Rien à pré­par­er pour le lende­main. Ne plus écrire aide à dormir. De fait je rêve de vélo, car ces jours j’essaie des cadres, des dérailleurs, com­pare des mod­èles, des géométries. Puis de politi­ciens espag­nols. Ain­si, j’ai vu défil­er pen­dant des heures les por­traits des ecto­plasmes qui diri­gent le mou­ve­ment de gauche (au ser­vice de la mon­di­al­i­sa­tion) Podemos. Echenique, infirme à tête de jivaro dans un fau­teuil médi­cal, Erre­jón, corps d’un gosse, traits mon­goloïdes et leur chef, Pablo Igle­sias, épaules tombantes, peau diaphane, cato­gan. Le trio tourne comme un car­rousel lumineux dans la nuit, je ne réus­sis pas à m’en débar­rass­er, répé­tant à part moi, l’air dépité, “com­ment est-ce pos­si­ble? com­ment?” En même temps, je ne jugeais pas, ne ressen­tais pas le mal ressen­ti le jour quand je vois paraître ces demi-por­tions, juste la sidéra­tion pro­pre aux rêves obsessionnels.

Chaos

Dernier jour dans la mai­son d’Agrabuey. Je charge la voiture, puis vais tir­er mon tom­a­hawk au bord de la riv­ière. Gros pro­grès depuis que j’ai appris les tech­niques dévelop­pées par le maître McCoy. Qua­torze accroches (dont cinq dans le mille) sur vingt lancers. En soirée, vin, bière et un vaude­ville trou­vé dans les archives de l’INA. Nous aurons eu un mois de plein soleil. Hier encore, je gravis­sais la mon­tagne jusqu’à l’alpage dit Auge des vach­es. Avant de me four­voy­er sur le sen­tier à demi-éboulé qui ramène à l’ermitage du Saint-Graal. Tou­jours la même his­toire : je lance le vélo, dévale, la pente raid­it, les cail­loux se mul­ti­plient, et les racines, les trous, le bran­chage tombé. Chaque fois je pense : ça doit pass­er. Quand cela devient trop dan­gereux (je m’assomme, nul ne me récupér­era), je porte le vélo. Et bien sûr, remonte et tente encore et encore de rouler dans ce chaos.