Vide 2

Soi-dit en pas­sant, on peut pren­dre pour mon­naie comp­tante l’en­t­hou­si­asme joué des Améri­cains et sous le masque man­quer le vide: s’y est lais­sé pren­dre, tard dans le siè­cle, le vingtième, un Bau­drillard (faute générale de clair­voy­ance chez cet écrivain), ne s’y est pas lais­sé pren­dre, tôt dans le siè­cle, le vingtième tou­jours, un Adorno (le voy­ant aux intu­itions délétères).

Vide

Des gens qui ont décou­vert un pays vide et s’en­t­hou­si­as­ment de ce qu’il en ont fait pour con­jur­er le sen­ti­ment per­sis­tant de vide. Com­ment leur en vouloir? Ce sont des héros. J’ad­mire les Améri­cains. Mais pourquoi les imiter? A quelle fin trans­porterait-on ce vide dans un lieu de cul­ture émi­nent tel que l’Europe?

Etats-Unis

Une des meilleures illus­tra­tions de la réal­ité aux Etats-Unis, le NASCAR: dans les acci­dents mor­tels per­son­ne ne meurt.

Rire

Union Square, por­tant le cos­tume des employés de bureau et la kip­pa, micro-boule à la main, un juif sur un piédestal hèle avec ironie les pié­tons pour leur remet­tre un prix, ce que con­firme une ban­nière ten­due entre deux mâts : “you have being rewarded!”.

Nature

Ele­gance naturelle (qu’il est étrange de pronon­cer ce mot aux Etats-Unis!) de quelques femmes asi­a­tiques au milieu de la laideur générale.

Tous les bénéfices

Faire remon­ter tous les béné­fices de la plate­forme vivant et tra­vail­lant vers le som­met ordon­nant et capitalisant.

Attente-immobilité

Le sen­ti­ment que ne rien faire est pos­si­ble­ment la plus por­teuse des expéri­ences. Soi-même immo­bile, les autres en mou­ve­ment. Cet après-midi, j’ai atten­du Luv devant un mag­a­sin d’habits de la 34ème rue pen­dant une heure un quart — ce qui m’a paru plus intéres­sant que bien des activ­ités de divertissement.

Wall street

Tem­pête de neige sur New-York. Col relevé, bon­net sur le front et capuche rabattue nous mar­chons comme tant d’autres dans les rues som­bres du quarti­er des Finances. Un Japon­ais se met au garde à vous devant le bâti­ment du Stock exchange. Il vocif­ère. La police observe. Plus loin, un cheval souf­fle de l’air par les nar­ines. A l’en­seigne des fast-foods, dans des halles dés­in­car­nées munies de machines à bois­son, machines à nour­ri­t­ure et dis­trib­u­teurs d’ar­gent, des clients de tous les âges pian­otent sur leurs ordi­na­teurs. Alignés, en vit­rine, ils ne s’in­ter­rompent que pour sirot­er des gob­elets de car­ton. Nous descen­dons par un escalier roulant sous le One build­ing (celui qui rem­place les tours jumelles) et déam­bu­lons à tra­vers cette archi­tec­ture blanche, mon­u­men­tale, lumineuse, ovale, inspirée par l’in­térieur du corps d’une baleine. A la sur­face, dres­sant ses os dans le ciel neigeux, le squelette. Les multi­na­tionales tien­nent bou­tique dans ce ven­tre de mar­bre, servies par des lati­nos en uni­formes. Seuls point noirs dans le dis­posi­tif, les pas­sagers qui émer­gent du métro et les mil­i­taires mitrail­lettes au poing. Aucun badaud. Tout ce qui vit est en mou­ve­ment. Plus bas dans Man­hat­tan, Bat­tery Park. Au large, sur son île entourée d’eau couleur plomb la stat­ue. Un fer­ry de touristes frig­ori­fiés se détache de l’an­cien bâti­ment des douanes par lequel, dit la plaque, “entre 1915 et 1950 arrivèrent huit mil­lions d’émigrés”.

Atterrissage

Aéro­port de Newark dans le New-Jer­sey. A l’ar­rivée du vol de la Unit­ed Arlines, attente pénible dans les couloirs en labyrinthe. A bord des cab­ines, deux douaniers fil­trent les vis­i­teurs. Nous sommes  cent cinquante à piétin­er sous un écran énumérant la liste des inter­dits, de l’im­por­ta­tion de l’iguane équa­to­r­i­al au virus con­go­lais de l’E­bo­la en pas­sant par la cig­a­rette élec­tron­ique et la terre sous les semelles de chaus­sures. Au bout d’une heure de patience, un ordre don­né par un supérieur remo­bilise les pio­ns chargés du traf­ic, des femmes noires à la chevelure tressée (un côté) et rase (l’autre côté). Elles libèrent vingt touristes et les dirige vers des bornes à écran qui ser­vent de douaniers élec­triques. Cha­cun tire son visa, son passe­port, pose, scanne, tourne et retourne avant de con­stater que rien ne fonc­tionne. Les pio­ns con­fir­ment: “marche pas!” Tout le monde reprend la file. A la sep­tan­tième minute, vient notre tour. Le fonc­tion­naire exam­ine nos passe­ports quand son com­biné sonne. Il par­le. Longue con­ver­sa­tion. Rac­croche enfin pour dire:
-Le chef, désolé! Il m’an­nonçait la venue demain matin de votre pre­mier min­istre. Je dois le récupér­er à l’avion.

Midtown

Des années 1980, et de la décen­nie suiv­ante, la folie est éteinte. Le sang est froid. A la volon­té a suc­cédé la sur­volon­té. Dans Man­hat­tan, les pié­tons filent droit, le gob­elet en main, par­lant dans les oreil­lettes. J’imag­ine le but: il recule.