Beckett

Intel­li­gent mais sim­ple, mais hon­nête, Beck­ett sait. Il sait comme on saurait, après avoir dénudé les corps dans l’acte de l’amour, du com­merce ou de la lutte, le squelette. Il tente alors par les mots, par l’aligne­ment des mots, par le jeu des mots à l’in­térieur de la gram­maire d’ex­pli­quer mod­este­ment cette mécanique. Ain­si quitte-il à pas mesurés le cer­cle formel du théâtre pour rejoin­dre à coups d’o­pus­cules — Dépe­u­pleur — une logique du constat. 

Argent

Pas assez pour dépen­dre de lui. Assez pour ne dépen­dre de personne.

Âge

A l’épicerie ambu­lante la voi­sine, aïeule et bisaïeule, salue et emporte dans une main son cabas dans l’autre six litres de lait. Comme je pro­pose mon aide, la  femme du maire me retient: “elle ne veut pas”. Quant à la doyenne, elle a nonante six ans et cul­tive son potager à la bêche.

Arithmétique

Pourquoi y a‑t-il énergie? Jamais les solu­tions n’empêchent les problèmes.

Laboratoire

Chaque minute, je me réjouis de lire les nou­velles de France. Si les faux-savants con­tin­u­ent de vouloir maîtris­er l’ex­péri­ence avec des moyens obsolètes, nous allons enfin avoir un lab­o­ra­toire du futur chao­tique de l’Europe.

Minorités

La mise en scène des minorités sex­uelles (com­bi­en de trans­gen­res en Europe? à peine de quoi rem­plir une salle des fêtes) per­met d’abord au pou­voir des couliss­es de s’ad­join­dre gra­tu­ite­ment les ser­vices de leurs inté­grants, spé­cial­istes — d’ailleurs jus­ti­fiés — des vocif­éra­tions afin de nier ce fonde­ment de la démoc­ra­tie que con­stituent les droits de la majorité. Egal­i­tarisme, ici opposé à lib­erté générale.

Merde

Tu es de la merde. Et tu sais que je le pense. Or, je dis: “tu es for­mi­da­ble!” Ce qui veut dire: tu es de la merde. Mais tu préfères croire que je ne pense pas ce que je dis. Donc tu es de la merde.

Secousse

Vom­isse­ment. Sec­ousse brève mon­tée du fond du corps tel un liège. La langue n’ar­rête pas. Nu, je me pré­cip­ite dans le jardin, appuie con­tre l’ar­bre, la tête bas­cule, la bouche s’ou­vre. Deux, qua­tre, cinq fois. Cette force qui révulse les organes fait aus­si grelot­ter, mais c’est plus qu’un choc, j’ai froid. Longtemps je coule entre les draps, sous le duvet, dans l’or­eiller. Un peu de sta­bil­ité revenu, je m’en­dors incer­tain: est-ce que je dors? Pour le savoir, il faut chang­er de côté. Tout chang­er, chang­er à par­tir de la nuque le corps et la tête. Mais il y a ce car­ré gris à hau­teur du nez qui con­tient des mil­lions de dormeurs. Ou peut-être est-ce un cimetière? Sans un geste puis­sant, impos­si­ble de les retourn­er tous en même temps. Je le fais. Car­ré gris à gauche. Avec ses mil­lions de dormeurs. Par moments, j’en­tends les bruits à l’é­tage. Ce sont les enfants et Gala. Pour­tant, tout le jour, au soleil, dans l’air, à la ville, grande forme. Lancer de hache, prom­e­nade, lec­ture. Vient la nuit. Elle tombe. Elle est tombée. A la cui­sine je hache fin de l’oignon et du per­sil, aligne la viande hachée, roule un œuf. Alors une fatigue. Une fatigue grosse comme un bâti­ment. Epaules écrasées, bras pesants, crâne qui tam­bourine et la vision, brouil­lée. Et la ter­rine. Que je ne trou­ve pas. Tou­jours elle est dans la pas­soire métallique, sur l’ar­moire haute. J’ou­vre les plac­ards. Deux fois tous les plac­ards. Gala a dit qu’elle ne pou­vait l’at­trap­er là où je la mets, à sa place, sur l’ar­moire haute. En direc­tion du salon, qui est loin, je dis, je répète: “Où est la ter­rine?”. “Si je ne trou­ve pas la ter­rine, je ne fais pas les ham­burg­ers!”. “Sans la ter­rine, je ne fais rien du tout! “Si ça con­tin­ue, j’éteins, je m’en vais!” Aplo et Luv accourent. Refont les plac­ards. C’est moi qui l’avais déplacée cette ter­rine, pour pro­téger la pat­te de jam­bon des mouch­es. “Désolé! Par­don!” Alors je malaxe la viande, j’épice. Mains lour­des, mus­cles lourds. Une galette de ham­burg­er… A la deux­ième, je renonce, trop lourd. A tra­vers le salon, par l’escalier, au lit. Au jardin. Appuyé con­tre l’ar­bre. La bouche ouverte. Dans les draps, avec le car­ré gris.  Il est gauche. A droite. Lumière allumée. Mais l’in­ter­rup­teur est au pied du lit. Trop loin. Je me ren­dors entre les deux car­rés et les mil­lions gris. Qua­torze heures de nuit. Nuit affreuse. A la fin, je remonte à l’é­tage. Pas Gala — chez qui le phénomène vient de se déclencher.

Paris

Nou­velle man­i­fes­ta­tion hier à Paris. Aux abor­ds d’un bâti­ment min­istériel, deux hommes s’emparent d’un engin de chantier à l’ar­rêt, le démar­rent, enfon­cent la grille qui ferme la cour, bous­cu­lent les voitures de fonc­tion, roulent vers les bureaux. Le porte-parole du gou­verne­ment est évac­ué. Bien. Excel­lent. Autre quarti­er, des éner­gumènes d’im­por­ta­tion brisent des vit­rines pour met­tre la main sur des Polos de mar­que. Audace d’une part, bêtise de l’autre. Dif­férence de vue, de vision, d’am­bi­tion. Rai­son pour laque­lle le pou­voir s’oc­cupe de rem­plac­er les pre­miers par les seconds.

Défilé

Long défilé de voitures offi­cielles avec en son cen­tre, boulon­né sur un char­i­ot, un arbre.