Cabanis 2

“Dans ce Carmel qu’en­tourait une muraille ter­ri­ble, je ne vis jamais qu’une Car­mélite, tou­jours la même, qui pré­parait l’au­tel, quê­tait pen­dant la messe, bal­ayait et lavait à grande eau le dal­lage de la cour, devant la chapelle. Elle avait une fig­ure exsangue, juste la peau sur les os, et on dev­inait un corps sans poids sous cette bure. Je ne croi­sai jamais son regard, et jamais n’en­tendis sa voix. Elle s’age­nouil­lait au fond de la chapelle, et à la fin de la messe, mon­tait les march­es qui con­dui­saient au chœur, por­tant avec indif­férence cette bourse d’étoffe, pleine de sous, que tous les pein­tres de la Cène ont mise dans la main de Judas. Com­prends-tu? Cette petite sœur si pâle et mai­gre est morte évidem­ment aujour­d’hui, et elle a pu mourir pen­sant qu’elle n’avait rien fait. Grâce à elle, que je revois, si pau­vre, por­tant cette bourse que ser­rait un cor­don­net doré, rien ne m’au­ra jamais détourné, ni l’In­qui­si­tion, ni l’Eglise tri­om­phante de Rome, ni les papes chefs de guerre, ni les évêques bénis­sant les canons. J’ai su que l’Eglise exis­tait quelque part tou­jours, et qu’elle n’est pas à la mer­ci du scan­dale des hommes.” José Caba­n­is, Les Jardins de la nuit.

Cabanis

“[] il dut s’ar­rêter sur la place pour écouter l’eau des fontaines. Les villes étaient très silen­cieuses, en ce temps-là, et on pou­vait écouter l’eau des fontaines.” José Caba­n­is, Les Jardins de la nuit.

Sol

Les hommes ne sont pas des­tinés. L’in­ven­tion de la société, au-delà de la com­mu­nauté prim­i­tive, requiert un hori­zon: elle se détache sur un impos­si­ble qui est le fruit du déracin­e­ment prim­i­tif du mas­culin. La femme est préadap­tée, l’homme en guerre avec lui-même. L’imag­i­na­tion est le résul­tat des con­di­tions extrêmes du mas­culin, sauf quand elle n’émerge pas. Alors pas de société, un agroupe­ment, ce qui le plus sou­vent est le cas: tiers-monde, vie au ras du sol.

Vientiane

Que fais-je là? Riv­ière lente, marchés chauds, chiens endormis. Tem­ples. Les Laos bal­aient, arrosent, paressent. Le ciel est inondé de gaz. Dra­peaux com­mu­nistes aux fenêtres des hôtels de luxe. Les Blancs se toisent, les locaux filent. Il y a encore des touristes pour annot­er leurs guides.

Amitié

Tra­ver­sé à Nong Khai le pont de l’Ami­tié-Lao-Thaï avec une Indonési­enne ingénieur dans une mine d’or.  Tan­dis que je grif­fonne mes visas, elle se plaint des ouvri­ers:
-Ils sont 2500 sur le site et ils boivent com­bi­en, Alexan­dre? Dis-mois! 100’000 litres en cinq mois!
Cal­cul fait, je lui dis:
-Pas grand chose (je n’ose lui dire que je bois chaque jour ce qu’ils boivent en un mois…).
Alors, le douanier:
-Bon, vous restez com­bi­en de temps au Laos.
Je n’en sais rien. Je réponds:
-Dix jours.
Lui:
-Gra­tu­it! Hors de ma vue!
Et nous fran­chissons les con­trôles. La fille me fait mon­ter dans sa voiture. Elle porte un masque de chirurgien:
-Désolé, j’ai de l’asthme, je suis allé à Udon Thani con­sul­ter. Ici, au Laos, la doc­toresse m’a regardé et m’a dit “tout va bien!”. Puis elle m’a demandé si je pou­vais lui obtenir des ven­ti­la­teurs à poudre. Ce dont j’avais besoin pour ne pas m’é­touf­fer! Ils sont fous dans ce pays!

Porn

Pages You Porn. Pas les moins vicieuses. Proxy, VPN, capotes virtuelles, ce qu’il faut, ce qu’on met en Thaï­lande, où règne la cen­sure. J’ai dû faire fausse route. Quelques min­utes après la recherche, la ligne tombe. Ni d’une ni de deux, je prends l’as­censeur, me pointe à la récep­tion, comp­toir de mar­bre long de dix mètres, je me plains.
-Nous ne com­prenons pas…
Madame et Mon­sieur comp­toir fix­ent l’écran de con­trôle de l’hô­tel, que je ne vois pas, tit­il­lent la souris et minau­dent (peut-être voient-ils ce que j’ai vu).
-Lais­sez, je dis, je vais me débrouiller.
Et m’en vais. Car j’ai com­pris. La peur du roi! Cette mal­adie nationale! Ils m’ont coupé la chique! A chaque pays son hypocrisie.
De retour en cham­bre, je me dis: “bien, bien, mais il reste deux jours a pass­er dans ce palace, et je fais quoi?“
Je me con­necte sur la cham­bre du voisin. Dont acte. C’est chez lui que débar­queront les mandés du roi.

Collectif

A la tombée de la nuit, la ville se trans­forme en un grand gym­nase à ciel ouvert. Une guide grimpe sur une estrade, banche la musique et donne les con­signes à cent indi­vidus. Partout où se porte le regard, vers le parc du canal, les palmes du jardin botanique ou la cour de la Voca­tion­al school, les citadins saut­ent, pom­pent, dansent, flex­ion­nent. Les séances sont longues: j’é­tais chez le coif­feur, à l’épicerie, à la gare des bus, plus tard je mangeais des légumes aux huître près du tem­ple chi­nois — j’ai comp­té plus d’une heure. Achevée la séance, les gens se dis­persent, afflu­ent d’autres femmes, une autre séance débute. A l’in­stant, je suis descen­du sur les berges de la riv­ière (où des paysans à demi-immergés pêchent à la main des coquilles): ce que font ces gens n’a pas l’air facile, les mou­ve­ments sont rapi­des et enchaînés, rares sont ceux qui dépar­ent à la choré­gra­phie. Hier, j’ai dis­cuté avec une pro­fesseur des écoles. Cinquante ans, on ne fait pas plus aimable. A peine avions-nous échangé deux mots, elle m’of­frait un jus de man­darine pressé, le débouchais pour moi, le ver­sais pour moi. Eh bien, chaque soir, le tra­vail fini, elle va au parc et danse.

Blancs

Dix blancs à Muong Loeï. J’en con­nais trois. Nous nous saluons.

Palace

Sept étages gris-blanc ce palace de Loei. J’ai bien fait de revenir ici; comme en 2013, très peu de clients. L’in­ten­dance est nom­breuse. La récep­tion ouverte sur le jardin botanique au sud, sur le stade au nord. Les oiseaux chantent. Quand je sors de ma cham­bre, ils s’en­v­o­lent dans le hall. Gala cherche des apparte­ments à Forence. Elle m’en­voie des annonces. Je lis le métrage: 55 m², 60 m²… Luis dis: “trop petit, on va se bat­tre!” Je con­tem­ple ma cham­bre de palace : immense. Deux dou­bles lits, un salon, des pen­deries d’a­ca­jou, un bar, une vue panoramique, des miroirs, une salle d’eau en mar­bre. Et cette vais­selle au petit-déje­uner, Roy­al Porce­lain, King­dom of Thai­land. Quand je pense à l’u­nivers plas­ti­fié, vert-bouteille, des hôtels casernes d’Eu­rope. Ce vieux palace thaï (il doit dater des années 1990) est réjouis­sant. La salle de sport, elle, date d’hi­er. Aucun appareil ne manque. Mieux que le camp. Bien sûr, j’y suis seul. Le soir, je cours au stade, puis vais boire sur le bord du lac, une mare plutôt avec ces deux cygnes en plâtre qui à l’oc­ca­sion crachent un peu d’eau et de lumière.

Chauffeur 2

Vil­lages de bois dans la val­lée que forme la riv­ière Loei en direc­tion de Phu Rua. La route monte, descend, monte encore. Par endroits, on devine des toits rouges au milieu des palmiers. Le chauf­feur a embar­qué une jeune fille. Une cliente ou sa fiancée. Assis à l’ar­rière, seul autre pas­sager sur cette course, je les écoute bavarder. Un éclair divise le ciel. Pour ne rien per­dre de ces hameaux enfouis dans la savane, je me pousse con­tre la fenêtre. La vit­re tein­tée donne à la scène un air de cré­pus­cule. Les pre­mières gouttes écla­tent. L’a­verse tombe. Lancé à pleine vitesse, le chauf­feur dou­ble des camions de paille, de canne, de sable. Il remonte des dizaines de collines. Toutes offrent à leur som­met les mêmes pépinières. L’eau du ciel inonde, des gar­gouilles de terre rouge giclent con­tre la camion­nette. Cha­peau conique sur la tête, accroupis, des employés bou­turent et net­toient des plantes naines. En 2013, j’ai emprun­té cette route dans l’autre direc­tion. Avec Gala, nous reve­nions de Vien­tiane. Enfin, du beau pays! Vert, prim­i­tif, dans son écrin. La plu­part du temps, der­rière les garages de tôle, der­rière les hangars et les sta­tions-ser­vice qui bor­dent les routes de l’Isan, on n’aperçoit qu’un ter­ri­toire plat et sale. Trois heures que nous roulons. Je m’in­quiète. Le bil­let a coûté Fr. 4.- Cela ne paie pas la moitié de l’essence dépen­sée dans ces mon­tagnes. De plus, je n’ai pas le cœur à con­vers­er. Au camp, il a fal­lut partager, jouer l’ami­tié cir­con­stan­cielle. Le silence est le bien­venu. Que la pas­sagère entre­ti­enne le chauf­feur m’arrange bien. D’ailleurs, ils s’en­ten­dent à mer­veille. Instal­lé qua­tre rangées plus loin, dans une demi-obscu­rité, c’est à savoir s’ils ne m’ont pas oublié. Mais non, à la fin, nous arrivons au ter­mi­nal de Mueng Loei, le chauf­feur fait gliss­er la porte, les mains jointes, il me remer­cie. Je le félicite pour sa con­duite et monte dans un tuk-tuk. Quelques min­utes et je suis au jardin botanique.