Au départ de l’Espagne, j’ai fait une liste des affaires de vélo. Puis une seconde. Et pris de l’avance. Quatorze jours. Réuni le nécessaire: chaussures automatiques, lunettes, cuissards, maillot, coupe-vent… Et démonté le vélo, nettoyé le vélo, placé le vélo dans la voiture. En Italie, je vois que je n’ai pas de pompe. J’achète (pour la trentième fois), pas de rustines (j’achète pour la deux centième fois), pas le cable qui permet de recharger le changement des vitesses électroniques. Je cherche un fournisseur. Trois heures de travail. Je le trouve. Gala appelle. Il rappelle. Je demande le prix. On me le donne. Cent dix francs. Pour faire trois ou quatre sorties… Puisqu’après, je retourne en Espagne, où se trouve mon cable. Depuis, je passe et repasse devant le vélo, ne sachant que faire: achète, achète pas? Qu’on ne me parle pas d’électronique. Oui, c’est génial. Quand ça marche. Quand on pense à tout. Quand on sait réparer. Quant on a son mécanicien à portée de la main. Non, ce n’est pas génial, c’est compliqué.
Ecrivain
L’essai sur cybernétique et libéralisme est à Paris, entre les mains de l’éditeur, lequel annonce la publication pour le début de l’année. Après ces vagues de corrections et en attendant la révision ligne à ligne, j’ai écrit Le roi de Suisse, une farce en sept actes. Au-delà du plaisir d’écriture, inutile d’espérer voir la pièce mise en scène : le gouvernement par la subvention des théâtres exclut d’emblée ce type de propos anti-idéologique. Hier, bière et cinéma américain dans la catégorie “deep shit Arkansas”, soit ces drames produits par des réalisateurs indépendants qui évoquent le destin calamiteux des villes en faillite de l’Amérique profonde. Ce matin, commencé la traduction de l’essai à l’espagnol. Mes enfants ayant perdu le dictionnaire bilingue dont je me suis servait à l’université, j’ai commandé le même volume à une brocante d’Allemagne. Déposé par la poste dans les deux jours, il a coûté 8 Euros. Second motif de satisfaction, retrouver ces pages. Je feuillette avec délectation, glane dans les mots qui précèdent et suivent ma recherche, agence les phrases de mon propre texte comme je l’ai fait si souvent, assis au fond de la bibliothèque des Philosophes, aux Bastions, sur les textes médiévaux et classique de la littérature espagnole. S’y ajoute désormais la consultation des traducteurs électroniques dont il faut vanter la pertinence; mais aussi noter que la recherche sur internet d’une expression mène automatiquement à une réponse, je dis bien “une”. Ici, pas de contexte, pas de rencontre surréaliste, pas de vagabondage de l’esprit au hasard des pages. Ainsi de ce merveilleux “parkérisation”, que j’inscrirais volontiers au nombre des produits de mon Générateur de vocabulaire s’il n’existait dans le Larousse. Nulle doute que je n’en fasse bon emploi lorsque je décrirai la capitale de la junte birmane, Naypyidaw.
Hoquets
Epouvantable hoquet hier dans la nuit. Epouvantable n’est pas un mot littéraire: j’avais peur. Ayant bu de fortes quantités après ces quinze jours à l’eau, le corps secouait. Ne sachant que faire — les spasmes durent, les poumons contractent, le gorge brûle — je sors du lit, renverse ma bouteille, éponge, sors dans la cour aux animaux, trouve ma corde à sauter et de retour dans la chambre saute. J’ai dans l’idée de réguler la respiration en l’accélérant — ça ne marche pas. Le hoquet persiste. Je me contorsionne. J’émets des bruits, je râle, je soupire, je souffre. Le hoquet, le hoquet. Dans cet état, me dis-je, mieux vaut mourir. Le jour où cela se produira à grande échelle, me dis-je, il faudra se tuer. Pour l’heure, je ne sais comment faire. Je vais à la salle de bains, au jardin, dans la nuit, à l’étage, au rez, jurant, criant, hoquetant; je parie que dans le silence des heures on m’entend dans toute la ferme. Au bout de cinquante minutes, l’épouvante rentre dans le corps, il se tait. Les bras m’en tombent. Epuisé, je regagne le lit, me rendors. Ce matin, au réveil, à midi, nouveaux hoquets. Démonté, je vais au petit-déjeuner. Gala m’accueille: “Tu es là, tu es là,? J’ai cru que tu mourrais!”.
Cactus
Posé sur ma table de travail un cactus, comme j’ai l’habitude de faire depuis mon installation à Malaga. En pot, pris au marché du village, je l’ai choisi en raison de son zoomorphisme. Quand on le regarde sous un certain angle, il ressemble à un éléphant. Se détachent les oreilles souples et vastes, un début de trompe, deux mains naines. Puis le doute m’est venu. Le marchand l’aurait-il trafiqué? A‑t-il confectionné ce cactus? Dans quel cas certaines excroissances vont faiblir avant le tronc. J’observe.
Livres d’Amérique
Bret Easton Ellis, dont j’ai tellement admiré le premier roman, Moins que zéro, lu il y a trente ans, ce matin à la radio pour un entretien, et quelle déception: lent, pataud, bonhomme. Un Américain critique, initialement surdoué, encore intelligent, mais si peu intellectuel, si peu langagier, si peu cultivé. Peut-être m’étais-je égaré? Ecrire Moins que zéro ou Les lois de l’attraction est impossible pour un Européen: trop de mémoire, de philosophie, de raffinement. Pas assez d’images au quotidien. Un défaut rédhibitoire de plasticité. Aussi, l’animateur de France-Culture! Poncif sur poncif. “Maintenant que vous êtes ici, à Paris, la ville des Lumières…”. A‑t-il seulement lu un des sept roman d’Easton Ellis? Ainsi, dans la dernière génération, Jim Harrison ferait exception. Chez cet écrivain, on devine une culture authentique: littérature, peinture, cuisine, histoire. Et ce n’est pas du vernis, il vivait dans la Montana. Vernis un Tom Wolfe, supercherie un Don Delillo, névrose (et belle qualité littéraire) un Paul Auster, mais pas Harrison.
Roi de Suisse
Ecrire Le roi de Suisse m’amuse. Je ris. Le rire participe de l’écriture. Rien de tel que de manipuler des vies courtes et caricaturales au moyen de la farce. Un monde grotesque où chaque coup porte, aucun ne tient. Amusant encore de constater qu’il ne peut y avoir programme. Le théâtre, dans son essence, est subversion. Les répliques tirent les personnages à hue et à dia. L’auteur doit se laisser entraîner. Il n’est que de juger par les oeuvres engagées des années rouges: qu’en reste-t-il? L’absurde a mieux résisté. La farce, elle, est éternelle. Elle ne s’accompagne d’aucune métaphysique. Elle convient et peut plaire parce que les hommes, tous les hommes, mêmes les plus sérieux, savent dans le for intime que leur action s’apparente à une farce.