La propagande d’une idée n’a que deux motifs. Phagocyter toute personne qui nierait cette idée sachant que celui qui la défend vit de sa conviction ou contrôler l’action. Le propagandiste peut donc être ou n’être pas croyant.
Educations
L’opposé de la contrainte est toujours fausse liberté. Il faut donc sortir de son éducation sans la contrer. Pour en sortir, défaire les éléments qui la composent. Ce qui implique de les comprendre. Et de comprendre leurs relations. Le mieux étant ici de saisir dans la génération qui précéda celle qui nous a formé quelles étaient les valeurs et leur traduction sociale. C’est fatalement l’inertie des individus les mentalement moins aptes à la critique qui crée le schéma obligatoire. Il est repérable. A partir de là, reconfigurer ses circuits. Leurs possibilités. Dans quelle direction? Pour quel sens? Question inutile. Dans toutes les directions, pour tous les possibles. Ouverture maximum. Négation de l’humiliation idéologique du bon sens, nature et culture, et liberté.
Rose
Dans le car longue distance une fille, peut-être une femme, qui manque de cou, qui a du ventre, qui lit la bible. Elle passe le siège qui se trouve derrière moi, dans lequel est assis un garçon en tout pareil, sinon qu’il sent le cannabis. Puis avec d’application repasse dans l’autre direction et s’assoit. Elle attend une minute, puis le salue:
-Tu es là?
-Oui, oui.
-Tu ne m’avais pas vue?
-Non.
-Toujours ces petites menteries.
-Non, vraiment.
-Je suis passé devant toi!
-Je ne t’ai pas vue, je n’ai rien vu.
-Allez, ce n’est pas grave, mais je ne te crois pas.
Puis elle ouvre sa bible et pendant tout le trajet lit en prononçant du bout des lèvres un morceau de texte souligné en rose.
Pierres et cailloux
Aidé de ses ouvriers et du jeune de l’abattoir, le maire travaille depuis ce matin à ma cheminée de toit, une belle pièce ronde. Il y met toutes sortes de pierres et cailloux. Et comme il se doit, j’ai confondu les provenances, la dureté et la couleur. La pierre de garnissage est brune et légère. De la tosca. Récolté dans les défilés montagneux, les “barrancos”, il s’agit d’une concrétion sédimenteuse produite par l’eau des torrents. D’une main, on lève un bloc de la taille d’un pain. Son poids dépasse à peine celui d’une éponge. Elle a des trous et des fils. Sculptées à la truelle, les “toscas” formeront le manteau de l’ouvrage; puis viennent les pierres d’ardoise. Maçonnées horizontalement, en collerette, elle arrêteront l’eau. Après les ouvertures en briques rouge, le chapeau, pointu et concave. Il a figure de champignon. Au pinacle, la pierre que j’ai ramassée sur la berge. Lourde, blanche, polie des eaux. Je l’ai choisie en forme de montagne. Vue de côté, elle rappelle la Dent de Lys que l’on voit depuis la maison de ma mère dans la Glâne.
Foi
Les expériences de Moran Cerf sur la neuroperception montrent que deux objets étant présentés à la vue le désir de voir l’un plutôt que l’autre, quoi que ce soit le second qui soit présenté par l’expérimentateur, peut modifier le neurone qui est corrélé au second au profit du neurone corrélé au premier et recréer dans le champ de vision l’objet que le sujet veut voir. Tiré de son contexte épistémologique, on pourrait dire que l’expérience résoud le problème de la foi : je vois ce que je vois bien que cela n’existe pas. En réalité, c’est le contraire. Cela montre que la foi est assez puissante pour donner à voir comme réel et déterminé, dans le champ spatiotemporel, non seulement ce qui est immédiatement absent, mais ce qui n’a jamais existé. En ce sens, quoi qu’on puisse admettre du côté des incroyants que l’expérience mystique d’une Sainte-Thérèse d’Ávila relève de l’hallucination, il n’en demeure pas moins qu’il existe un degré supérieur de conviction nommé “foi”.
Retour
Arrière-boutique de Lausanne, ce matin, à six heures. La nuit est bleue. Déjà des voitures sur le boulevard. Dans le train pour l’aéroport, une vraie femme. En face de moi, une autre femme: ce qu’on a fait des femmes. La société? Les hommes? Le capitalisme? Comment savoir? Je me concentre sur le vrai. Ma voisine de banquette, ses bras, fins, ses mains, longues. Pas jeune. Refaite, mais avec précautions. Puis je vois qu’elle travaille. Prépare des rendez-vous en anglais sur son ordinateur. Mon plaisir est gâché. N’étais-ce le silence qui règne dans le wagon je lui parlerais volontiers. Mais comment adresser des mots qui préparent à l’intime à deux cent personnes? Et l’autre voisine — je m’exécute, je parle un peu de ce désastre — serrée dans des habits de fonction, beau corps, joli visage, mais ce visage, fermé, nerveux, sans avenir. Module. A en juger par le bloc de papier sur lequel elle fait la liste des obligations professionnelles du jour, une employée de PricewaterhouseCoopers. Trente ans. Quelle tristesse! Pue après, avion pour Barcelone, rang du milieu. A droite, un noir massif. Aimable, discret. A gauche un type qui sue et se ronge. Partout des enfants. Les mères les maîtrisent avec un arsenal de jouets: bananes, coussins, jeux vidéo, ardoises, cartes, plots, voitures. Pendant le vol, jamais je n’entends dire “tu la ferme où je te flanque une baffe!”. Pauvres parents, des clowns jardiniers d’enfants. je crois à l’amour comme aux baffes — envers et avers. Treize heures plus tard, je suis dans le bus, nous franchissons le sommet du col de Monrepos en Aragón. Je plonge dans la désert. Le silence. Le blanc. Arrivé à Agrabuey, je trouve Oskar sur mon toit. Il vient de détruire ma cheminée. Demain, il la reconstruira avec des cailloux légers déterrés sur les berges de la rivière.