Ce lundi, deux malles ont échoué devant ma maison. Aucune adresse. J’ai voulu les ouvrir, serrures verrouillées. Balduc, toujours curieux, est passé. Il n’a pas posé de questions. Ni lui ni les autres voisins n’ont posé de questions. Mardi, les malles étaient toujours là. Vendredi, il y en avait quatre de plus. Pour quitter la maison, il me fallait grimper. J’écris cela dans ma chambre, au lit, un pistolet à la main. Pour dégager l’entrée, mais aussi la rue, j’ai rentré deux malles dans le salon. Peut-être était-ce une erreur.
Hiver
Belle neige sur Agrabuey. Vers treize heures, je monte le premier des deux cols qui nous séparent de la plaine. Derrière moi, quatre voitures. L’une s’embourbe. Les passagers l’abandonnent. Une autre cale. Je ne m’arrête pas. Je coupe Kingdom Come et m’engage dans le brouillard. Concentré, je tiens le milieu de la piste. Quand j’arrive au village, les autres me rejoignent, dans la même voiture, tous. Je gare où je peux, en pente, à droite de la fontaine. Rentré, je me sers un vin. Arrive l’ouvrier du maire, l’abatteur. Ma voiture a glissé de dix mètres. Elle s’est arrêtée juste avant le mur. A seize heures, comme je mijote un papet aux poreaux, un message du “groupe village”: “c’est bon, je crois que nous sommes tous rentrés.”
Paradis
Le paradis ne dure qu’un moment. Il vient et revient. Sisyphe ne connaît pas la pente, aussi ne connaît-il pas le sommet. Chaque fois, le sommet lui est surprise, suspension de l’effort, paradis. Et retour à la vie. Qui est souffrance. Quant à cet autre paradis, celui que vantent les dominants pour appâter les faibles, nul doute qu’il existe, il est ensoleillé, planté d’arbres et pleins d’oiseaux et sans travail, et il a un nom, la mort.
Monde
Eux appelaient encore cela le monde, les grands relativistes, ces consciences majeures, et pas seulement les philosophes, les aventuriers qui s’étaient, les uns par la force de l’intelligence, les autres par la force de l’action, libérés de Dieu et de l’horlogerie des religions, mais nous, comment pourrions-nous appeler le monde sinon société, somme intégrée de circuits dont nous sommes à la fois les créateurs tristes et les particules dynamiques?
Equation
Que font les individus inféodés aux schémas de pouvoir, donc par eux seuls motivés, sinon nous entraîner à croire que les détails sont de la plus haute importance afin de disperser tout regain individuel d’énergie? La force construite par l’individu — mentale, physique — quant elle est bien orientée, est à l’opposé: elle construit par son exemplarité un espace d’intégration et néglige les détails; de fait, pour atteindre son but qui est tout universel, disperser des énergies serait un luxe.
Journaliers
Longue pluie sur Agrabuey. Le poissonnier qui nous vient les mercredis de Saint-Sébastian a mis la capuche. Un toit est en réfection près des anciennes écoles. Même équipe que sur mon chantier, le maire, l’abatteur et José, l’aide aphone, la clope au bec. Un livre dans mon cabas (La dimension caché, un traité d’éthologie), j’attends mon tour pour acheter oignons doux et morue, olives et citrons. Mais n’ose lire. L’après-midi, je fais de la corde à sauter sur la piste de pelote basque; le soir je reçois Francisco, le savant du village, historien, écrivain et chercheur, qui me dit: “j’enquête sur le cerveau, sa taille, l’évolution des mesures et j’ai la conviction que Dieu n’existe pas: il s’agit d’une idée produite par notre capacité de connaissance”. Plus tard, retour aux constantes: combat de MMA entre Magomedsharipov et Bochniak, un chef d’oeuvre de violence et de détermination. Puis apaisé, je lis Montaigne (Voyages) et Dostoievski (L’idiot) — surpris dans ce dernier cas du change que donnait, en cette époque reculée de décadence du tsarisme, la parole, apte encore à fonder un statut et un rapport financier.