Logé deux nuits dans une colonie de vacances de Piedralaves, province d’Ávila, au bout d’un couloir qui donne sur un parc à chevaux et une chapelle de pierre reconstituée. Vêtu de nos uniformes de Krav Maga nous courons sous la pluie pour rejoindre la salle où Alexandre Orozco, l’un des hauts gradés du continent, fait répéter les libérations d’étranglement, les saisies de pistolet, les parades contre couteau. Trente élèves de Madrid participent au stage, et trois Suisses, dont chacun se demande comme ils ont aboutit là. Mais avec ou sans pluie, c’est l’Espagne, l’humeur est bonne, joyeuse, bruyante et le sport n’empêche ni le rire ni la boisson. Le lendemain, dans une forêt, casqués et armés pour des parties de paint-ball par équipes; un peu lassant à mon goût, moi qui manque d’intérêt pour le jeu. Dimanche, paella, puis dispersement. Monfrère, Aplo et moi restons sur place, hébergés dans un palace désuet de quatre étages, la Posada Real Quinta San José, chambres tapissées d’azulejos et lits à baldaquins.
Proudhon…
…a la vision d’un “univers desséché où vivraient des automates perfectionnés, et d’une existence pleine jusqu’au bord de délices, mais dont l’aridité ne laisserait plus de place à ces sentiments, parmi lesquels notre effort est de faire sortir, comme une plante de sa tige, la charité de la justice.” (1855).
Souricière
Dans nos sociétés de révérence devant des principes toujours neufs et arbitraires, les hommes honnêtes se cherchent au réveil, dans la journée et encore le soir, et ne se trouvent pas. Ecartelés, ils en appellent aux artifices pour se réunir, mais ne sont pas dupes: ce qui les guette n’est pas la fatigue, c’est le refus définitif de cette forme usurpatrice que prend la fatigue quand elle est provoquée par un schéma inhumain.
Douze heures
Un voyage plus rapide que jamais. Levé à quatre heures du matin sous-gare à Lausanne, j’atteins Agrabuey à seize heures. Entre temps, j’ai croisé deux clochards saouls dans l’omnibus pour Cointrin (un Tchèque iroquois, divagant et rongé qui répète “à Châtelet… la police.. çeu la merde”, à quoi son compagnon, un Français boursoufflé et barbu réponds “je comprends pas ce que tu dis… je comprends rien… Châtelet? Les halles? Oui, oui, je connais… Moi, je ne paie jamais le train.”), dans l’avion pour Madrid une jeune fille qui lit Théorie de l’écospiritualité, elle émigre en Argentine avec pour tout bagage une trousse puis dans le train une Chinoise qui suce une glace au piment et enfin, dans le car qui remonte l’Aragón, des gamines qui essaient les déshabillés qu’elles viennent d’acheter dans une grande surface de Saragosse.