Demain, je visite un chalet dans les montagnes suisses. Lieu-dit. Isolement. Neiges. Vastes silences. Ce que j’aime. Et puis, me dit-on, l’or monte; les retraites seront confisquées; la sous-division des espaces de vie va à l’infini; chaque génération rivalise d’obésité; chaque génération se contente d’une cage plus petite. De l’argent? Oui, un peu. Voyez, me dit-on alors, ces jours, comme à la veille des effondrements, les banques prêtent à bon compte! Soit. Dans tous les cas, n’oublions pas : ce qui est disponible doit être dépensé. Finies les familles de grande hérédité. Il n’y a que l’Etat qui hérite de l’Etat. Les autres, pauvres tâcherons, travaillent et succombent et alimentent la prédation.
Fribourg
A grandes enjambées à travers le brouillard noir de Fribourg pour photographier une fois encore ce soir les bornes électriques sur lesquelles sont apposées nos cadres d’affichage. L’esprit occupé à ce repérage technique, je perds une partie des facultés habituellement dévolues chez le piéton au plaisir de la navigation et des rencontres, bientôt engagé dans une perception a‑normale des gestes et mouvements dans ce fumoir frais.
Oeuf
Deux aimables invitations chez des amis de mes parents aisés, riches, âgés. Carrières professionnelles qui s’éloignent, morale éduquée, mérite certain. Appréciant, voyageant (souvent loin, l’esprit curieux et cultivé), débattant, mais tout autant retranchés: effrayés devant la dénaturation de notre société suisse, esclavagisée, babélique, idiote. Et dans le Lavaux comme sur les hauteurs de la Broye, tandis que je me rends chez ces amis à travers des paysages que je fréquente depuis quarante ans, c’est à peine si l’on devine encore entre les constructions un champ, un bois, une vigne, ce qui me rappelait mon projet de la fin des années 1990 dans Genève, marcher un kilomètre au centre-ville sans m’écarter de la ligne droite ce qui eut impliqué de longues négociations avec des locataires, des boutiquiers, des industriels pour franchir l’espace privatisé.
Baguette
Le boulanger déposait une baguette dans laquelle il croquait dès la livraison sans trop voir, sa longueur étant variable et fantaisiste, combien de temps elle lui durerait. Les semaines où il peinait à venir à bout, mâchant pendant des heures une mie dure, il se rassurait en songeant que le combat fini le boulanger livrerait une baguette nouvelle, fraiche et tendre. Les dernières années, il s’inquiétait de la longueur croissante de la baguette, vérifiant avec anxiété devant le miroir ses dernières dents.
Rêve
Dans un champ d’eucalyptus, face à un soldat armé et prêt à ouvrir le feu, je vois que mon G19 n’est pas chargé. Si je m’immerge dans le feuillage pour remplir le magasin, le soldat est rejoint par le reste du commando; si je fuis, il m’abat. De ma poche, je tire un Shemagh, le considère: “là réside la solution, mais laquelle?”
Vers la Sarine
A Fribourg pour une tournée d’affichage. Exactement, de surveillance du réseau. Trois cent panneaux répartis dans la ville de la Motta à Villars-sur-Glâne, de l’Alt à Pérolles. Je repère et je photographie. Je note les réparations. Samedi vaporeux et froid, alors que Lausanne flambait sous le soleil. Etrange juxtaposition dans cette ville des rues commerçantes et des quartiers d’habitation. Les unes passantes, les autres muets. Aux abords de Beaumont — blocs d’immeubles disposés en quadrillage — une sensation de vide saisit le marcheur. L’ensemble a des airs d’aquarium en béton. Le brouillard est fluide au niveau des chevilles, les arbres plus noirs que la réglisse. De temps à autre apparaît une silhouette, vieillard clopinant, mère poussant un landau, jeunes sous un abribus. Les bruits sont rares, les oiseaux en observation. Un homme nettoie sa voiture à haute pression. La main sur la gorge, la casquette tirée jusqu’aux oreilles, j’avance à grands pas. Face aux panneaux, je sors mon appareil, prend un cliché. Ainsi pendant trois heures, gagnant ensuite la ville-basse, amoncellement de chapelles, de portes, de pont et bâtisses dans son décor de mollasse et d’eau. Lieu enchanteur de la ville.
AVS
Chappaz: “Alors je me promenais avec lui [Quinodoz] et on s’arrête contre le mur d’une maison en sortant d’Evolène. Je l’attends, il parle avec un homme qui était devant une écurie, à rateler du foin. Ils ont conversé un moment en patois, puis j’ai vu Quinodoz rire et l’autre sourire d’un sourire rocailleux. Je l’ai interrogé: “Qu’est-ce que vous vous êtes dit?” — “Ils ont reçu l’AVS. Ils n’avaient rien demandé, mais maintenant ils ont reçu l’AVS, sa femme a reçu soixante francs, lui a reçu huitante francs et il dit: “A Sion, ils sont devenus fous, ils ne savent plus que faire, ils nous ont envoyé de l’argent. Il paraît qu’ils vont encore en envoyer à d’autres chaque mois. Il sont devenus complètement fous.” A‑Dieu-vat!, entretiens avec Jérôme Meizoz.