Penser seul. De ce qui est rapporté, faire avec son intelligence, faire avec ses moyens. Avoir tort. Peut-être. Le pressentir. Ne pas hésiter: prendre le risque: avoir tort. Immense progrès. Pour soi, pour tous.
Description
Après le plaisir quotidien ressenti à côtoyer les Croates, retour dans la poubelle occidentale. Bus du meilleur confort. Une merveille de technologie. La distance à parcourir est importante, le prix modique. Je m’en félicite, mais souhaiterais féliciter la compagnie (par voie de sondage, occasion m’en sera donnée à l’arrivée). Le chauffeur, un excellent Serbe, trace. Il parcourt onze heures d’affilée ce que les périphéries de nos pays postmodernes en ruines, systèmes de ponts et d’échangeurs, de hangars et de tunnels, de nourriture distribuée sur autoroute (Autogrill), de meubles vendus en kit (Ikea), de sommeil industriel tarifé (Merkur) cachent au naïf et dit de l’orientation de l’intérêt — la mise au rebut du savoir-vivre. Pardon, encore de la littérature: l’autodestruction de la vie. Aux alentours des gares de Brescia, Padoue, Milan, des Noirs et des Pakistanais, des Marocains et des Roms, population interlope, crasseuse, parasitaire, groupe de zombies divaguant dans le labyrinthe. Les imbéciles (les lâches?) me disent: ” tu exagères!”.
Tribulations 3
Vélo, sacoches, carton, portés en trois fois, de la chambre au bureau de poste. Les filles des guichets s’amusent. Moi, un peu moins. Car me voici devant le matériel, prêt à mettre en carton, quand je m’aperçois que je n’ai pas l’outil pour démonter les pédales. « Déposez tout là ! », disent les aimables postières et vélo à la main, je retourne chez le marchand de cycle (installé au fond d’une cour intérieure, à deux pas de ma chambre !) pour qu’il dévisse. Quand mon carton est enfin présentable, les filles se mettent à trois pour le hisser sur le pèse-lettres. Vélo et matériel, je traînais 32 kilos.
Tribulations 2
La patronne de la succursale de poste ne dit pas non, mais elle me prévient : elle renverra mon vélo en Espagne, mais il doit être parfaitement emballé. Deux heures à tourner dans Pula pour trouver un marchand de cycle. J’ai une adresse. Je m’y rends : l’arcade est vide. L’office du tourisme donne une autre adresse. Introuvable. Je me renseigne auprès de la boulangère du quartier et du guide chargé du Colisée, questionne une couturière, un garçon de café : tous croient savoir que c’est bien dans une de ces rues… Bientôt, j’atteins le bout de la ville et sa gare routière. De là, un Flixbus par pour Milan. Je prends un billet pour le lendemain. Alors, je me souviens que je n’ai pas encore trouvé de marchand de cycle, que sans carton la poste ne prendra pas mon vélo et que le bus ne charge pas les vélos.
Tribulations
Nouvelle tempête, nouveau changement de cap ; je renonce à rejoindre l’île de Pag et Zadar, le Monténégro et l’Albanie. Luv m’attend à Naples. Les jours sont comptés. Avec l’annulation des ferries, le risque est grand de me retrouver coincé à Tirana. J’achète un billet pour Brestova, départ en milieu de journée du Nord de Cres. La traversée est splendide. Seul sur la route, je surplombe pendant 30 km les deux rivages, les pentes sont blanches de pierre tombées du ciel comme une giboulée, les chevreuils détalent, les goélands crient. Sur le port, une ravissante Bosniaque de Sarajevo, pleine d’esprit, elle parle toutes les langues. Autour d’elle, un pêcheur, la postière, l’équipage de la compagnie Jadrolinija — tous plaisantent, le soleil est au zénith. Quand je monte sur le bateau la fille lance : « don’t drive too much ! ». De l’autre côté, je suis à pied de falaise, entre Pula et Rijeka. Il faut grimper deux cent mètres pour rejoindre la nationale 66. L’effort, ce n’est rien, la route et le trafic, eux, m’inquiètent. Au bout de nonante kilomètres, je me retrouve au même endroit qu’il y a dix jours, devant l’amphithéâtre romain de Pula, loue la même chambre, La Preziosa, mange dans le même restaurant (faute d’en trouver un autre), le Old City Bar. Et m’aperçois que la liaison maritime pour Venise est coupée d’octobre à mars. En soirée, je décide de voler sur Berlin, d’attendre une semaine puis de voler sur Naples : en termes de prix, c’est le meilleur itinéraire. Ce que j’annonce à Luv : « rien de changé pour les vacances, l’appartement du Quartieri spagnoli est réservé, j’arrive ! ». Le lendemain, état d’urgence décrété en Italie, port du masque obligatoire dans les rues. « Hors de question que je mette un masque, dis-je à Luv, j’annule l’appartement ». Reste son billet d’avion Genève-Naples. A tarsnformer. Et si on allait en Pologne au départ de Berlin ? Nous laissons passer une nuit. Le matin Luv est enthousiaste. Elle s’est renseignée sur Cracovie. Quelques heures plus tard, état d’urgence en Pologne et à Berlin.
Lubie
Il y a vingt ans, la semaine où je connus Gala, ce pourquoi je m’en souviens, je fustigeais la doctrine du “zéro mort”, cette aberration professée par les chefs de l’armée américaine dans le contexte de l’attaque contre l’Afghanistan. Aujourd’hui, cette doctrine hygiéniste, typiquement anglo-saxonne, s’applique à la société avec pour effet de nous enfermer dans une fiction (où la vie n’est plus la vie).
Dans l’île 2
Le mieux sera encore d’attendre l’accalmie, de vérifier que le ferry de 18h20 (le second de la journée, le premier qui prend le large à 6h30 m’obligerait à dormir sur l’embarcadère sur la face non-habitée de l’île) assure le service, de dormir à Lopar et le lendemain de rouler vers Zadar, distante de 149 kilomètres, là monter dans un bus après avoir renvoyé le vélo par la poste, gagner le Monténégro et l’Albanie pour enfin m’envoler vers Naples au départ de Tirana. Cela à l’air compliqué; ça l’est. Seulement, j’ai vérifié, aucun aéroport de la région n’affrète de vol pour l’Italie du Sud, quant à retourner par la voie terrestre, cela m’oblige à passer par la Slovénie et, en principe, la quarantaine est requise pour les voyageurs arrivant de Croatie.
Dans l’île
Ce matin, prêt à retourner sur le continent, j’ouvre la fenêtre, l’orage est dans l’île. Je consulte le registre du port: le ferry pour Lopar est annulé. Et puis, je me suis trompé. S’il est possible de se rendre à Rijeka depuis l’extrême Nord de l’île, plus aucun bateau ne va sur l’Italie, la morte-saison vient de commencer. Peu après, je reçois une mail de Ryanair: mon vol du 24 octobre Naples-Budapest est annulé. me voici donc dans la chambre, avec mon café, devant la pluie, incapable de trouver la solution. D’ailleurs l’orage a surpris tous les habitants, le linge qui pend dans les cours en témoigne.
Proximités
Traversée de l’île de Cres du Nord au Sud pour aboutir à Mali Losinj, ville balnéaire à l’architecture grecque. La route file entre les deux mers. Elle culmine à 350 mètres, près d’un lac rond et turquoise. En tout 120 kilomètres par des collines plantées de pins. Parfums de poivre et de muscat sur les hauteurs, de vanille et de iode près de la baie. Le propriétaire de la chambre est l’ancien champion de tennis de l’île. “Mais désormais, me dit-il, je me contente de tondre les pelouses du club”. Et sans transition: “ce virus, c’est un projet! Vous, qu’est-ce que vous croyez? Mes parents ont plus de quatre vingt ans. Ils n’ont pas peur. Moi, non plus. Ces Français, avec leur révolution, ils sont complètement fous!”