Autres

On finit tou­jours par faire comme les autres, parce que les autres con­stituent, au pluriel, la réal­ité, c’est à dire le principe extérieur, rela­tion néces­saire. Or, aujour­d’hui, à force de se racon­ter, de se représen­ter, de se dire et de se dédire, notre société incline si bien vers la fic­tion que “les autres” et “ce que l’on dit être les autres” sont des indistinguables.

Michel O.

Enfin inac­t­if, après dix semaines d’un tra­vail intense d’écri­t­ure, je descends ce matin avec le livre acheté pour l’an­niver­saire de Gala (qu’elle n’a pas pas reçu, puisqu’elle est dans la nature), Théorie de la dic­tature de Michel Onfray. J’avoue, je me réjouis­sais. Une lec­ture facile, mais éclairante, pen­sais-je, exacte­ment ce qu’il me faut ce jour. Voilà, je reviens du jardin. Mais quel est ce truc? Doré­na­vant, je com­prends pourquoi, au livre sur les quais, à Morges, il y a deux ans, il y avait devant la table où se tenait cet écrivain, cent per­son­nes, du gosse à la grand-mère, et trois ouvri­ers qui déchargeaient à mesure des vol­umes qui aus­sitôt par­taient en caisse: c’est de la lit­téra­ture pour bache­li­er de sec­tion générale. Et encore! N’ayant jamais rien lu de l’au­teur, je m’emportais un peu vite, jugeant que la divul­ga­tion était en philoso­phie un tra­vail à hauts risques, ce d’au­tant plus que j’ai de la sym­pa­thie pour les posi­tion anti-social­istes (toutes récentes, faut-il ajouter) d’On­fray, mais là, je suis écœuré. Des livres comme Théorie de la dic­tature, n’im­porte quel écrivain moyen peut en pro­duire un par semaine.

Affichage

Inter­dic­tion des man­i­fes­ta­tions cul­turelles. Plus d’af­fichage. Qua­tre mois à l’ar­rêt. Aujour­d’hui, sit­u­a­tion finan­cière cat­a­strophique. Nous, respon­s­ables d’en­tre­prise, ne percevons plus un iota. Quant aux employés, ils n’ont pas encore reçus leurs salaires du mois de juil­let, l’ad­min­is­tra­tion genevoise n’ayant pas rem­boursé, comme l’y oblige la loi, l’ar­gent avancé par notre caisse per­son­nelle, à vide, en juin. Qua­torze employés, autant de familles — en attente. Qui se se plaig­nent, ami­cale­ment, de ce que nous sommes : des chefs d’en­tre­prise. Alors que l’E­tat impose des règles à ce statut d’en­tre­pre­neur garan­tis­sant, le cas échéant, de pren­dre le relais. Ce que le moment venu, il ne fait pas. Ain­si, vous cotisez auprès de l’E­tat pen­dant trente ans et on vous traite comme on vous traite. De merde. Plus exacte­ment nous traite merde ces jours un fonc­tion­naire d’E­tat de Genève, perce­vant en date et heure son salaire, Arsim Islami.

Fin de partie

Aujour­d’hui, les écrivains sont lus par des écrivains, les autres s’in­ter­ro­gent: “que ferais-je d’un livre?”.

Dépense

Mon voisin se couche tard et se lève tôt. Il se couche fatigué, aus­sitôt debout se fatigue. La journée, il se dépense. Le soir, il se dépense. La nuit, je ne peux dire. A vingt mètres de notre quarti­er, le maire, autre dépen­si­er, me répé­tait à l’aube, comme nous par­tions pour l’as­cen­sion d’un col du Tour de France: “il ne faut jamais s’ar­rêter, le corps doit bouger.”

Nu

Comme nous descen­dons l’Anayet, pic rocheux aux pentes mieux faites pour les chèvres que pour les hommes, un ran­don­neur hurle dans la pente. En tête du groupe, je me retourne, jette un œil rapi­de et vois qu’il est nu. Les autres, plus lents, pour­suiv­ent, con­cen­trés. L’én­er­gumène s’ap­proche. Sur le point de nous dou­bler, il émet un bruit. Cha­cun se retourne. Pas moi (je sais ce que je vais voir). Le chef d’équipée, sur­pris mais espag­nol, s’ex­clame : “mais enfin t’es à poil!”. Et la con­ver­sa­tion s’en­gage. L’ex­hi­bi­tion­niste a soix­ante ans. Sec comme une réglisse. La bite en pen­de­loque. Jus­ti­fi­ant. Puis assez! Il trisse. En moins d’une minute, galopant comme il galope, il prend deux virages le long du sen­tier, me dépasse, s’en va. En bas, qui com­mence l’as­cen­sion, une famille, des goss­es. Je con­tin­ue à mon rythme, puis craig­nant de pass­er pour un pré­somptueux, je m’assieds sur une pierre, attends les com­pagnons. Le guide me dit: “tu as vu?” ‑Oui. “Mais après, tu as enten­du?”. ‑C’é­tait donc ça, ce cri? L’én­er­gumène exhibant son out­il, c’est lui qui avait gueulé dans la mon­tagne après nous avoir dépassés. Parce que le guide, passé le bref échange, avait pris une pho­to de son out­il. “Et main­tenant, demande le guide, où est-il?” . En effet, on ne le voit plus. Or, l’én­er­gumène n’a pu dévaler aus­si vite. Nous avons 330 mètres de sen­tier, et vis­i­ble. Inqui­et, le guide fait: “Alexan­dre, ce type s’est embusqué, il m’at­tend, il va surgir!”.

Bonheur

Tôt réveil­lé et sans inten­tion de me lever, le corps chaud et sta­ble, je mesurais tran­quille­ment mon bon­heur. Jamais, me dis­ais-je, je n’ai eu d’aus­si bon lit ni prof­ité d’un silence aus­si par­fait. Cela me rendait heureux. Plus encore la con­vic­tion qu’il n’y avait per­son­ne pour per­turber cette jouis­sance. Nul ne vien­dra ce matin à ma porte, je n’at­tends pas de poste, je n’ai plus de sit­u­a­tion admin­is­tra­tive; les voisins savent qu’on ne me dérange pas avant midi; je n’ai pas le téléphone.

Opportunité

-Après cet acci­dent, com­ment vous sen­tez-vous?
-Libre.

Barbares

Dieu n’é­tant rien de plus que croy­ance, il sauve la société quand la société entière croit. Notre intel­li­gence nous a per­du. Eux advi­en­nent par la croy­ance. Devi­en­nent ce qu’ils sont. Roue qui tourne devient ce qu’elle est: une roue.

Agrabuey-logiciel propriétaire

Dans l’ex­pec­ta­tive. J’imag­ine, comme cha­cun. Triste con­stat. je cherche que faire, où aller, quand aller et quand faire. Le paysage est tra­ver­sé de murs; que des experts dépla­cent selon des con­nais­sances incer­taines. Hier, par inter­net, une inter­view avec un journaliste(easyJet‑H+). Une heure d’échange. Intéres­sant, agréable, sérieux. Sur la fin, cet aveu touchant: “je vous remer­cie, nous avons pu par­le ensem­ble, cela devient rare”. Peu après, de retour de l’en­traîne­ment, vêtu d’un demi-pyja­ma, je sors mes litres de bière sur le per­ron, nous dis­cu­tons avec le guide et le paysan des nou­velles du jour quand survient la patrouille de la Garde civile (ici, il faut se représen­ter la rue dans laque­lle je vis, non-car­ross­able, non-vis­itée et sec­ondaire, le tout dans un vil­lage de vingt habi­tants). Manque de chance, mon autre voisin, ami cycliste, un avo­cat de Madrid, rejoint sa mai­son avec un cabas, de l’autre main il guide sa fille de 4 ans. Les mil­i­taires l’ar­rê­tent, l’oblig­ent à met­tre le masque : il est à deux mètres de sa porte. Réac­tion immé­di­ate, acquise à l’ado­les­cence, dif­fi­cile à per­dre, je crie: “flics de merde!” et insulte de mon mieux. Inqui­ets, les voisins se retirent. Puis revi­en­nent. Le paysan: “ça me rap­pelle qu’un 13 juil­let, je suis allé coupé un arbre… atten­tion, sur mon ter­rain! Manque de chance, ces gars pas­saient par là, ils m’ont dit, couper, on ne peut pas. Mais c’est mon arbre, ai-je répon­du. Et voyez, je ne l’ai pas arraché, je le coupe pour qu’il repousse. Ils n’ont rien voulu savoir.”