Fin de partie

Aujour­d’hui, les écrivains sont lus par des écrivains, les autres s’in­ter­ro­gent: “que ferais-je d’un livre?”.

Dépense

Mon voisin se couche tard et se lève tôt. Il se couche fatigué, aus­sitôt debout se fatigue. La journée, il se dépense. Le soir, il se dépense. La nuit, je ne peux dire. A vingt mètres de notre quarti­er, le maire, autre dépen­si­er, me répé­tait à l’aube, comme nous par­tions pour l’as­cen­sion d’un col du Tour de France: “il ne faut jamais s’ar­rêter, le corps doit bouger.”

Nu

Comme nous descen­dons l’Anayet, pic rocheux aux pentes mieux faites pour les chèvres que pour les hommes, un ran­don­neur hurle dans la pente. En tête du groupe, je me retourne, jette un œil rapi­de et vois qu’il est nu. Les autres, plus lents, pour­suiv­ent, con­cen­trés. L’én­er­gumène s’ap­proche. Sur le point de nous dou­bler, il émet un bruit. Cha­cun se retourne. Pas moi (je sais ce que je vais voir). Le chef d’équipée, sur­pris mais espag­nol, s’ex­clame : “mais enfin t’es à poil!”. Et la con­ver­sa­tion s’en­gage. L’ex­hi­bi­tion­niste a soix­ante ans. Sec comme une réglisse. La bite en pen­de­loque. Jus­ti­fi­ant. Puis assez! Il trisse. En moins d’une minute, galopant comme il galope, il prend deux virages le long du sen­tier, me dépasse, s’en va. En bas, qui com­mence l’as­cen­sion, une famille, des goss­es. Je con­tin­ue à mon rythme, puis craig­nant de pass­er pour un pré­somptueux, je m’assieds sur une pierre, attends les com­pagnons. Le guide me dit: “tu as vu?” ‑Oui. “Mais après, tu as enten­du?”. ‑C’é­tait donc ça, ce cri? L’én­er­gumène exhibant son out­il, c’est lui qui avait gueulé dans la mon­tagne après nous avoir dépassés. Parce que le guide, passé le bref échange, avait pris une pho­to de son out­il. “Et main­tenant, demande le guide, où est-il?” . En effet, on ne le voit plus. Or, l’én­er­gumène n’a pu dévaler aus­si vite. Nous avons 330 mètres de sen­tier, et vis­i­ble. Inqui­et, le guide fait: “Alexan­dre, ce type s’est embusqué, il m’at­tend, il va surgir!”.

Bonheur

Tôt réveil­lé et sans inten­tion de me lever, le corps chaud et sta­ble, je mesurais tran­quille­ment mon bon­heur. Jamais, me dis­ais-je, je n’ai eu d’aus­si bon lit ni prof­ité d’un silence aus­si par­fait. Cela me rendait heureux. Plus encore la con­vic­tion qu’il n’y avait per­son­ne pour per­turber cette jouis­sance. Nul ne vien­dra ce matin à ma porte, je n’at­tends pas de poste, je n’ai plus de sit­u­a­tion admin­is­tra­tive; les voisins savent qu’on ne me dérange pas avant midi; je n’ai pas le téléphone.

Opportunité

-Après cet acci­dent, com­ment vous sen­tez-vous?
-Libre.

Barbares

Dieu n’é­tant rien de plus que croy­ance, il sauve la société quand la société entière croit. Notre intel­li­gence nous a per­du. Eux advi­en­nent par la croy­ance. Devi­en­nent ce qu’ils sont. Roue qui tourne devient ce qu’elle est: une roue.

Agrabuey-logiciel propriétaire

Dans l’ex­pec­ta­tive. J’imag­ine, comme cha­cun. Triste con­stat. je cherche que faire, où aller, quand aller et quand faire. Le paysage est tra­ver­sé de murs; que des experts dépla­cent selon des con­nais­sances incer­taines. Hier, par inter­net, une inter­view avec un journaliste(easyJet‑H+). Une heure d’échange. Intéres­sant, agréable, sérieux. Sur la fin, cet aveu touchant: “je vous remer­cie, nous avons pu par­le ensem­ble, cela devient rare”. Peu après, de retour de l’en­traîne­ment, vêtu d’un demi-pyja­ma, je sors mes litres de bière sur le per­ron, nous dis­cu­tons avec le guide et le paysan des nou­velles du jour quand survient la patrouille de la Garde civile (ici, il faut se représen­ter la rue dans laque­lle je vis, non-car­ross­able, non-vis­itée et sec­ondaire, le tout dans un vil­lage de vingt habi­tants). Manque de chance, mon autre voisin, ami cycliste, un avo­cat de Madrid, rejoint sa mai­son avec un cabas, de l’autre main il guide sa fille de 4 ans. Les mil­i­taires l’ar­rê­tent, l’oblig­ent à met­tre le masque : il est à deux mètres de sa porte. Réac­tion immé­di­ate, acquise à l’ado­les­cence, dif­fi­cile à per­dre, je crie: “flics de merde!” et insulte de mon mieux. Inqui­ets, les voisins se retirent. Puis revi­en­nent. Le paysan: “ça me rap­pelle qu’un 13 juil­let, je suis allé coupé un arbre… atten­tion, sur mon ter­rain! Manque de chance, ces gars pas­saient par là, ils m’ont dit, couper, on ne peut pas. Mais c’est mon arbre, ai-je répon­du. Et voyez, je ne l’ai pas arraché, je le coupe pour qu’il repousse. Ils n’ont rien voulu savoir.” 

Suisse

“Vous vivez dans le meilleur pays du monde”, nous a‑t-on dit. Evidem­ment: c’est por­teur. Puis, on nous a répété: “le meilleur pays du monde!”. Tou­jours aus­si por­teur. Après quoi, les autorités ont importé des gens moins doués. Il va de soi, pour leur bien. Qui détient le meilleur doit se faire un devoir: aider. Aus­si faut-il généralis­er l’aide. Com­ment s’y oppos­er? C’est humain. Ne sommes-nous pas, entre tous les humains, les meilleurs? Notre pays a des capac­ité d’aide infinies. Il est le meilleur. Dont acte. Impor­ta­tion de ces mis­érables, vic­times des meilleurs, qui sont la lie de l’hu­man­ité: les négroïdes, les mahomé­tans, les hin­douistes, les cau­casiens, les estropiés, les maffieux, les déviés, les anal­phabètes, les crim­inogènes. Cela ne suf­fit pas. L’hu­man­ité est plus grande que ces excep­tions. Alors nous avons ouvert les vannes : est venu qui voulait con­naître, prof­iter, exploiter, vam­piris­er le meilleur pays du monde. A l’ar­rivée qu’avons-nous? De l’ar­gent. Mais encore? Une poubelle sociale. Qui demeure, nous dit-on, le meilleur pays du monde.

Bientôt

Qu’est-ce que le total­i­tarisme? Une sit­u­a­tion dans laque­lle, quoi que tu imag­ines faire pour échap­per à ta con­di­tion tout est pire que ta condition.

Pour la révolte

Qui sait que l’en­ne­mi de nos lib­ertés, ce chan­cre suisse que je pro­po­sais déjà d’en­fer­mer il y a vingt-trois ans, le haut nihiliste Klaus Schwab, clown vio­lent au ser­vice des vio­lents, vient de pub­li­er fin juil­let un livre dans lequel il annonce le monde d’après l’épidémie tel qu’il doit être, c’est à dire tel qu’il le veut, c’est à dire tel que les meilleurs voy­ous du monde le veu­lent ? D’au­tant plus décidé qu’il va mourir dans quelques mois, vieux, affaib­li, sans autre morale que l’ar­gent et la mal­fai­sance, il affirme : “Beau­coup d’en­tre nous réfléchissent au retour à la nor­male. La réponse est: jamais.”.