Conscience

La théorie freu­di­enne sur le “déjà-vu” est un pis-aller. Con­for­mé­ment aux visées total­i­taires de sa méth­ode, le grand Vien­nois se devait de résoudre “aus­si” cela. Qui demeure à mon sens mys­térieux; je m’en per­suadais une fois de plus ce soir, suite à une nou­velle expéri­ence intime. 

Picaresque

Tou­jours à rédi­ger La table. Une heure par jour, à peine plus. Avant comme après, je pense au texte. Il m’ar­rive de séch­er ou, comme ce matin, d’en­trevoir les développe­ments et de les pro­duire. Dix jours que je n’ai pas quit­té le vil­lage d’A­grabuey. Pen­dant ce temps, je n’ai par­lé qu’avec mes voisins, soit deux per­son­nes et le maire, qui bâtit pour moi une nou­velle chem­inée. Accroché au toit, il me nom­mait les rési­dents de Saragosse, Huesca, Andorre, Pam­pelune: “Untel arrivera le 23 décem­bre, Tel autre le 26…”. Puis la radio donne la nou­velle: inter­dic­tion de quit­ter sa province, sa ville, son quarti­er. Le silence va se pro­longer. D’au­tant plus que l’on se garde désor­mais de dire que le fas­cisme est instal­lé (preuve qu’il l’est). Pour la pre­mière fois, le bruit de la riv­ière arrive à ma porte. 

Avent (2)

Le sapin couché dans l’en­trée, je me suis mis en quête du pied. J’avais en mémoire un tripode vert de métal, me sou­ve­nais de sa taille et de son poids. Vis­i­tant les dessous de lit, les bas d’ar­moires, les car­tons, je ne trou­vai pas. M’aperce­vant enfin, lorsque je débal­lais au milieu des boules et guir­lan­des une plate­forme achetée à Fri­bourg récem­ment, que le pied dont m’é­tait revenu l’im­age était celui de mon enfance à Helsin­ki, j’avais alors six ans.

Assez! (11)

Les immi­grés que l’E­tat importe des ter­res prim­i­tives de l’homme se tien­nent désor­mais ici, sur notre sol d’Oc­ci­dent, comme ils se tenaient aupar­a­vant, dans leurs loin­tains déserts, au pied des images télévisées de la pro­pa­gande hol­ly­woo­d­i­enne. Chaque jouir ils espèrent. Chaque jour ils espèrent un peu moins. Le rêve brisé, ils camp­ent sous les ponts, ava­lent de la mau­vaise drogue et récoltent quelques francs européens dis­tribués par la Sécu­rité con­tre bons ser­vices (ils sont venus). Pen­dant ce temps, nous autres imbé­ciles pleur­nichards, can­ton­nés dans les étages des immeubles de rap­port, fixons la rue avec une angoisse nou­velle. Car les éner­gumènes à peau som­bre couchés sur le trot­toir don­nent un aperçu du des­tin uni­versel que pré­par­ent les faux dirigeants. Et quoi? Eh bien, nous aurons tout per­du! Nous comme les immi­grés. Eux n’au­ront rien obtenu du rêve mer­can­tile qui leur était van­té. Nous autres aurons tout bradé de notre savoir-vivre. Ain­si en ira-t-il de ce monde pro­gram­mé où, de la fos­se, nous peinerons à savoir voir ce qui se trame sur la hau­teur. Là inter­vient le trag­ique de l’his­toire. Jusqu’i­ci, nous avions compt­abil­isé deux per­dants. Troisième et dernier, donc. L’in­sti­ga­teur de cette merde. Sur la hau­teur, les néfastes ne prof­iteront que briève­ment de la destruc­tion de la lib­erté. Passé la péri­ode de débauche et d’il­lu­soire lib­erté, ils s’entretueront. 

Immeuble

Longue barre d’im­meubles sur­mon­tée de grues. Sur les toits, des cen­taines d’ou­vri­ers. Ils diri­gent la lev­ée d’un paque­bot. Les treuils enroulent, les bras piv­o­tent, la coque du navire craque. Le paque­bot est hissé le long des façades sous le regard de mil­liers d’habi­tants. Mais le poids est lourd, trop lourd. Un bal­con se fis­sure, puis un pan de mur, l’im­meu­ble entier men­ace de s’ef­fon­dr­er. Gala habite un stu­dio au douz­ième. Je cours, je pénètre dans l’épicerie: “Mon portable est cassé, que l’on me prête un télé­phone! Vite, un télé­phone…!”. Une Sud-améri­caine range osten­si­ble­ment le sien. Je me pré­cip­ite, elle tourne le dos. Une vieille dame, aux per­son­nes de la bou­tique: “qui est-il, pourquoi lui prêter un télé­phone!”. “C’est Gala, je crie, l’im­meu­ble va s’écrouler, tout les locataires mour­ront!”, et je récite son numéro: “00–41-718…”. Une gamine ouvre son sac, prend son télé­phone, con­sulte ses mes­sages.… “Pitié! Made­moi­selle…!” Lente­ment, très lente­ment, la gamine: “Bon, bon, voilà… Quel numéro vous dites…?” “Zéro, zéro… quar­ante et un… sept-cent dix-huit…” Elle recule: “mais, c’est à l’é­tranger ça! Vous offrez quelles garanties en somme?”.

Maison

Chaudière à l’ar­rêt. La ques­tion étant: “quelle tem­péra­ture annonce-t-on pour cette nuit?” Puis au réveil: “trou­verai-je quelqu’un pour répar­er avant les Rois mages?” D’au­tant plus que les gens du coin, dégoûtés par les annonces du jour (l’in­ter­dic­tion pronon­cée par le prési­dent provin­cial de voy­ager pour voir sa famille pen­dant les fêtes), n’ont pas le cœur en joie.

Paris

Coqueluches lit­téraires qui savent n’ex­is­ter que par les jour­naux, soit leur image et nom répétés, matraqués. Elles — leurs textes — durent aus­si longtemps que dure l’én­ergie investie dans le rap­port de compromission.

N.R.

Nou­veaux romanciers — la pré­face explique ce qu’on lira. Dans son intro­duc­tion, l’au­teur explique ce qu’il va faire. Dans le texte, l’au­teur explique com­ment il fait ce qu’il fait. Cri­tique dénuée de jalousie, encore moins de méchanceté, puisque j’ad­mire Robbe-Gril­let comme Butor et ne taris pas d’éloges sur Robert Pinget (quant à Sar­raute, je n’ai jamais pu la lire).

Avent

Suis allé couper un sapin sur la pente. Cette année, avec pru­dence. La folie règne, et l’ab­surde, un scan­dale. La semaine dernière, un ami paysan qui coupait un buis­son a été arrêté par les gardes civiles. Ce matin, à peine bu le litre de café, j’ai pris la hache de Cuen­ca. L’opéra­tion se voulait mod­este. Noël passé, je me suis emparé d’un arbre de 3,5 mètres. Un tel arbre ne se trans­porte pas à mains nues. Cette fois, j’ai repéré un nain. L’ai mis à terre, l’ai caché. Au soleil tombant, je sui revenu le pren­dre. Puis je l’ai décoré et agré­men­té de bou­gies et de guir­lan­des, de boules et de bas rouges, de bas aux fig­ures de Pères Noëls dans lesquels j’ai glis­sé de grosse bou­gies pour don­ner la forme. Le sapin se dresse entre le bûch­er et le poêle. A son pied, j’ai déposé des cadeaux pour le enfants. J’au­rai tout loisir de les regarder puisque le soir venu, ils ne vien­dront pas.

Expérience de vie

Il vida sept ver­res de grena­dine, fixa la pomme posée par sa mère sur le guéri­don, la cro­qua, s’é­trangla, mou­rut et se sen­tit mieux.