Procès

Cinquième fois que je suis déféré devant un tri­bunal. Ce n’est pas drôle. D’abord parce que les moyens qui vous ont été don­nés au cours de la vie tombent. Ils sont dans les mains des pro­fes­sion­nels. Vous êtes dans les mains des pro­fes­sion­nels. Qui n’ont vraisem­blable­ment pas le quart de vos moyens. La régres­sion est instan­ta­née: vous voici enfant. Bien enten­du, vous avez le droit de vous défendre. Et même le devoir, quitte à se taire (le silence est une défense). Des hommes en redin­gote et des femmes, ici en Espagne surtout des femmes, vous oblig­ent alors à par­ler dans leur langue qui est un lan­gage. Les faibles en parole ne passent pas l’ob­sta­cle (mécanique fatale des class­es sociales) ce qui arrange la cour: elle fait dire ce qu’elle veut aux faibles. Dont je ne fais à l’év­i­dence pas par­tie, d’où mon anx­iété. Car le fort en gueule et en lex­ique doit se méfi­er, les parades sont admis­es du seul côté des pro­fes­sion­nels. Eux ont le droit uni­versel de se mon­tr­er, de faire cour. Rai­son pour laque­lle, sur le fond, je com­para­is une fois de plus: con­fron­té à un prob­lème, je n’ap­pelle jamais la police, je règle seul. C’est pourquoi, au-delà de la petite dialec­tique tirée des modes d’emploi avec argu­men­taire, demi-preuves et atten­dus, ces pro­fes­sion­nels me font la morale: “la jus­tice existe, la police existe, l’E­tat existe, vous devez leur faire con­fi­ance Monsieur!”. 

Bras 4

Tou­jours là, avec sa douleur. Appa­rais­sant, dis­parais­sant, lanci­nante. Si je n’en vois pas la fin, les médecins eux n’en voient pas le début. Sor­ti de l’ur­gence qui con­sis­tait à panser et atten­dre, ils sont per­plex­es. Il y a quelques jours, j’ai à nou­veau con­duit 1200 kilo­mètres. Cette fois avec pré­cau­tion, le bras tan­tôt en hau­teur sur le bord de la por­tière, tan­tôt relâché sur la cuisse. Con­séquence, aucune. Ni bien ni mal. La douleur vient et repart. A Rincón en décem­bre, l’aimable phys­io­thérapeute con­seille de repren­dre les séries quo­ti­di­ennes de pom­pes. Elle ajoute : pro­gres­sive­ment. Con­seil qui me réjouit mais dont je ne fais pas cas — il est pré­maturé. Dans le Jura, il y quinze jours, j’ai repris. Est-ce que cela aug­mente la douleur? A peine. La réduit? Non. 

Caractères

Ils ne croient pas un mot de ce que dit le gou­verne­ment mais por­tent tout de même le masque au cas où ce serait vrai.

Expérience 3

Sans alcool — moins impa­tient, moins tolérant.

Nostalgie

“Allez les enfants, il est temps de ren­tr­er! Rangez le jardin!”.

Agrabuey

Ciel impec­ca­ble. Un artiste mono­chrome ne ferait pas mieux, il serait seule­ment moins aérien. Pour le soleil, il n’y arriverait pas. Il est partout, il n’est nulle part. Gala au télé­phone me dit: “à Genève, c’est la gri­saille”. Eh bien n’im­porte quel pein­tre pour­rait installer ici son chevalet et s’es­say­er avec bon­heur car il fait dix-huit degrés et si aucune feuille volante poussée par la tra­mon­tane de févri­er n’at­ter­rit dans ses huiles, il médit­era sans fin sur son travail. 

Course-vélo

Sur­pris d’en­ten­dre racon­ter par quelques amis cyclistes qu’ils font le plus sou­vent, en par­tant de chez eux, le même cir­cuit, ce qu’ils con­fes­saient avec joie car pré­cisé­ment, ce jour-là, nous par­tions ensem­ble pour une demi-journée d’ex­plo­ration dans les mon­tagnes, loin des rou­tines. Sur­pris dis-je, car si j’aime courir les mêmes dis­tances sur les même routes ou chemins, chang­er de direc­tion au même poteau, m’ar­rêter à quelques cen­timètres près au même endroit et que je ne vois aucun incon­vénient lorsque l’oc­ca­sion m’en est offerte de tourn­er des heures sur un anneau de stade oubliant ce que je fais, il me sem­ble démo­ti­vant de par­courir et repar­courir à vélo les mêmes cir­cuits. Le vélo, y com­pris dans sa ver­sion la plus ath­lé­tique, doit rester un moyen de déplace­ment donc de voyage. 

Evénements

Qu’est-ce qu’un événe­ment? Une vio­loniste qui inter­prète un morceau de musique, un bouch­er qui découpe un volaille, un notaire qui enreg­istre un mariage. Des actes ou des paroles qui mod­i­fient le monde. Ou du moins la société. Des actes ou des paroles qui lestent les flux dont les ter­mi­naisons sont des indi­vidus. L’événe­ment est ce qui mod­i­fie un ou plusieurs indi­vidus. Il exige un effort de pro­duc­tion et a donc un coût. Rien de plus nor­mal. Ce qui l’est moins, c’est la pro­por­tion des non-événe­ments. En crois­sance con­tin­ue. Crois­sance d’au­tant plus rapi­de que la société est économique­ment plus mod­erne. Comme le nom l’indique, les non-événe­ments sont des actes ou paroles qui con­sis­tent à se pay­er pour faire val­oir, mon­tr­er, juger, expos­er, définir, for­malis­er, amender ou encore ven­dre des événe­ments. Certes, il faut un effort pour pro­duire un non-événe­ment. Mais dans la mesure où il s’ag­it d’une “absence d’événe­ment” le flux qu’il inté­gr­era n’en sera pas mod­i­fié. Dire que “la volaille fer­mière de la boucherie Nor­bert est la meilleure”, van­ter les mérites “de la jeune vir­tu­ose russe” ou con­tre­sign­er l’en­gage­ment des époux au mariage n’a­joute rien — sinon un coût au coût de l’événe­ment. Or, dans notre bloc du Nord, plus de la moitié des indi­vidus sont aujour­d’hui rémunérés pour pro­duire des non-événe­ments. Ce ne sont pas les gens qui pro­duisent des événe­ments qui peinent à prof­iter des autres événe­ments, c’est la qua­si-total­ité de la société qui peine à prof­iter de la qua­si-total­ité des événe­ments en rai­son du coût addi­tion­nel et aber­rant qu’y ajoute la pro­duc­tion absurde et nuis­i­ble — car rémunérée sans base pro­duc­tive — des non-événements. 

Arrière

Aujour­d’hui, enchaîne­ment de trois cols dans la prox­im­ité. Le motif était de tester le radar instal­lé sur le vélo. Il détecte les véhicules qui s’ap­prochent par l’ar­rière. Gad­get utile pour les cours­es de nuit. Sauf que pen­dant cette sor­tie de deux heures, pas un seul véhicule der­rière moi.

Expérience 2

Sans alcool — le réel est beau­coup plus réel. Ce que dis­ait je m’en sou­viens un célèbre chanteur de hard-rock qui avait passé dix années à com­pos­er, aimer et vivre saoul: “désor­mais, tout est beau­coup plus réel”. Ceci parce que l’al­cool per­met de pren­dre de vitesse le réel. Accéléra­tion qui rabote les obsta­cles, sim­pli­fie les car­ac­tères, efface les détails. La sobriété est un ralen­tisse­ment qui nous restitue le réel tel qu’il est: indépassable.