Voyage 5

Ce matin, par­cou­ru Feu. Il y a des bifur­ca­tions et des impass­es. Au fond d’une de ces impass­es, je me retrou­ve devant un miroir.

Voyage 4

Après le repas à l’ha­cien­da servi dans un restau­rant aéré où dînait un groupe venu assis­ter à un sémi­naire de « bio­types », Tol­do me promène à tra­vers la pro­priété, 100’000 mètres de jardins, de cel­lules, de com­muns pour méditer, jeuner, manger, réfléchir et des pala­pas (sortes de palestres où s’en­traîn­er), des ser­res, des ter­rass­es. Dans ce vert par­adis, les ruines d’une anci­enne fab­rique de chan­vre (tresse de cordes des­tinées à la marine). Tol­do me mon­tre les pièces d’eau (il aime se baign­er, dans le froid, dans le chaud) et un habile sys­tème d’ad­duc­tion qui dis­tribue l’eau de la nappe souter­raine au moyen de “biss­es”. Piscines, étangs, puits, arrosage, couloir de nata­tion, fontaines, tout est con­nec­té. Sur notre pas­sage, des grenouilles s’en­fouis­sent entre les nénuphars. « Il y a aus­si des croc­o­diles », fait Tol­do. Je crois à une plaisan­terie. « Un était déjà là, l’autre c’est le voisin qui nous l’a donné ».

-Et ils man­gent quoi ?

-Des iguanes.

Voyage 3

“Per­son­ne n’en­tre à Scham­bal­ante sans pass­er par le labyrinthe, dit Tol­do, c’est un résumé de ta vie. Demain nous y retournerons. Tu ver­ras, de jour c’est très différent.”

Voyage 2

Que faire ? A quoi rime ce jeu? Je n’y vois goutte. Bâton devant, je sonde le sol, j’a­vance. Il faut tenir la dis­tance entre les deux murs. Le couloir du labyrinthe se resserre. Puis il fait un coude, il s’élar­git. Je suis ren­voyé d’où je viens. Il n’y a pas de lune. Les palmiers flot­tent. Un vent léger tra­verse la jun­gle. Les bam­bous claque­nt des dents : tchac-tchac. Main­tenant des racines gon­flent sous mes pas. Il faut ralen­tir. J’en­jambe. Et je pro­gresse. A nou­veau je suis arrêté. Quelque chose. Un tronc? Un pas de côté, en se ten­ant au mur. De gross­es pier­res ron­des noires, je ne sais pas. Des oiseaux cri­ent. Il fait nuit. Dix min­utes que je erre. La fatigue me rat­trape. Pas celle du corps, celle de l’e­sprit. Ce jeu tombe au mau­vais moment: encore abru­ti par le vol de Madrid, la nuit à l’hô­tel Rev­olu­ción, le sec­ond vol vers Méri­da, la journée en ville, la course en voiture, pour aboutir ici, dans ce noir. Mais il faut con­tin­uer, marcher devant soi — ce que je fais. Soudain je m’ar­rête. Marcher, on ne peux plus: jail­lis de terre, des fûts blo­quent le pas­sage. Soulage­ment. J’ai trou­vé. C’est la réponse qu’il s’ag­it de ramen­er au maître du labyrinthe: une fois recon­nu l’ob­sta­cle, com­pren­dre que l’« on ne peut pas » et rebrouss­er chemin. Ce que je fais. Le pas est mieux assuré, plus rapi­de, je crois recon­naître des pans de ciel, des morceaux de mur. Dix min­utes pour revenir au point de départ. Enfin je débouche sur la place des Qua­tre élé­ments. Je prends la sente qui con­duit à l’en­trée de l’ha­cien­da, devant le por­tail j’ap­pelle le gar­di­en. Il refuse le bâton que je luis tends.

-Non, non, fait-il atter­ré. « El patrón » veut que vous alliez au bout !

-Ben voyons…

Le gar­di­en reste ferme : il faut.

Donc je retourne dans le labyrinthe. A nou­veau je choi­sis terre. Et je marche. Plus vite. Jouant du bâton. Ecar­tant les bam­bous, glis­sant sous les palmes. Arrivé au fond des sin­u­osités, au fond du labyrinthe, je prends la mesure de cet obsta­cle, l’ob­sta­cle qui obstrue le pas­sage. Ce n’est pas impos­si­ble. Suf­fit de ne pas être gros. Je ne le suis pas. D’avoir le corps sou­ple. Voyons… Je me tords, je me con­tor­sionne. Pour ramen­er le reste du corps, je tire. Voilà, je suis passé. De l’autre côté de l’ob­sta­cle, à nou­veau le couloir de pierre. Qui con­duit à d’autres couloirs de pier­res. La marche reprend. Je sors enfin du labyrinthe et trou­ve Juan et Tol­do assis devant une fontaine aux anges.

-Tu étais où ?

Voyage

Trois fois Tol­do a changé le pro­gramme. Ce soir, il le change encore. Sor­ti d’une can­ti­na où j’ai dîné, je reçois un mes­sage : « nous par­tons demain matin, où es-tu? ». Son chauf­feur me prend à l’hô­tel Rev­olu­ción à 5h30. Nous roulons dans la nuit. En haut de Refor­ma, nous dépas­sons trente, cinquante, cent cyclistes. Un club pédale der­rière sa voiture-bal­ai. Le traf­ic est énorme, la pol­lu­tion ter­ri­ble. A l’ob­scu­rité s’a­joute l’ob­scu­rité. Quand nous bifurquons vers le quarti­er rési­den­tiel de Bosque de Lomas, d’autres cyclistes. Ceux-là grimpent les pentes aiguë des collines du Bosque. Le quarti­er est fait de boss­es. Bâties au-dessus des val­lons, les vil­las ne sont acces­si­bles que par une de leurs façades. Les plus tech­niques ont des ascenseurs sur la face aveu­gle. Mais le plus éton­nant demeure l’am­biance. Les arbres qui déploient leur frondaisons sur les toi­tures fer­ment le ciel au-dessus de ce quarti­er-écrin. C’est là que vit Tol­do. Il descend d’une mai­son ver­ti­cale, sort par une porte basse, s’en­gouf­fre dans la voiture. Le chauf­feur démarre. Une heure plus tard, nous embar­quons à l’aéro­port de Tolu­ca dans un avion de l’Aero bus. Vol rapi­de pour la cap­i­tale du Yucatán, Méri­da. Là Tol­do s’ha­bille et part pour son bureau. Comme il part en voiture, j’en prof­ite. Quarti­er des hôtels inter­na­tionaux. « C’est là que nous sommes. », dit-il en désig­nant au loin une tour de verre et de métal. Et ses jardins-fontaines, ses restau­rants d’e­s­planade, ses polices privées, sa flotte de véhicules. Grosse enseigne au nom de Tol­do en haut de la tour. Je sif­fle d’ad­mi­ra­tion. « Oh, nous n’avons que sept étages », dit Tol­do. Nous prenons l’as­censeur. Au sep­tième, Tol­do ouvre la porte d’un bureau. Appa­raît Gon­za­lo. La dernière fois que je l’ai vu, c’é­tait sur les bancs du lycée français de Mex­i­co, nous avions 18 ans. « Tu ne m’as pas dit que Gon­za­lo serait là ! », fais-je observ­er plus tard. Tol­do : « je ne le savais pas ». ‑Mais il tra­vaille bien pour toi. “Oui, bien sûr… par­mi quelques mil­liers d’autres”. Puis : « je vais dire à un chauf­feur de te don­ner une moto et tu peux retourn­er chez moi ». Me voici à rouler dans le plan en quadrillage de Méri­da. J’aboutis dans une mai­son-vil­la. Étroite comme un couloir, elle est longue comme le kilo­mètre. Du vestibule à la piscine, tout s’aligne : salle de bains, salon, cui­sine, ter­rasse. C’est la mai­son qu’a fait rénover Tol­do près du cen­tre his­torique. A deux heures, retour au pied de la tour. Nous avons ren­dez-vous pour aller dîn­er. J’at­tends dans la cour avec les concierges, les gar­di­ens et les fontaines. Enfin, l’as­censeur s’ou­vre. Tol­do, un employé, Gon­za­lo. Mais ce dernier repart pour Mex­i­co. Il s’ex­cuse : une affaire vient de tomber. Nous allons au restau­rant à pied (les déplace­ments à pied sont rares). Il fait chaud. Il fait très chaud. Offre de pois­sons fins au milieu de tablées de femmes sur­maquil­lées et de Messieurs en san­té. Major­domes et serveurs, luxe et réserve. Tous: “Mon­sieur Tol­do, par ici je vous prie!”. A notre table attend l’un des gourous de Tol­do – il nous accom­pa­g­n­era pen­dant qua­tre jours. Cheveux gris, fig­ure émaciée, cato­gan, yogi, il a qua­tre-vingt-huit ans. Il est pein­tre. Et sym­pa­thique. Au milieu des tables du restau­rant occupées par ces cou­ples argen­tés, il mon­tre des feuilles qu’il a cueil­lies sur un arbre sacré avant de les met­tre à séch­er. Des feuilles géantes. Du type nénuphars. Il explique la tech­nique de vernissage, passe les feuilles par-dessus nos assi­ettes. Nous dînons de poulpe, de « ceviche », de « gua­camole ». Après quoi je ren­tre dormir. Puis je cherche de la bière. Je n’au­rai pas le temps de la boire : nous repar­tons. Cette fois, Tol­do prend le volant. Nous quit­tons Méri­da. La route trace à tra­vers une jun­gle d’ar­bustes pous­siéreux. Partout le long de la voie des travaux. Les femmes agi­tent des fan­ions rouges, des encagoulés aplanis­sent un bitume fumant. Descen­dus de voiture, dans la nuit, nulle part, Tol­do tend les clefs au gar­di­en qui a ouvert le por­tail de l’ha­cien­da Sham­bal­ante. Le gar­di­en les empoche et nous remet trois bâtons. Juan, le pein­tre yogi, part devant, Tol­do ferme la marche. Nous chemi­nons sur une sente mar­quée de pierre. Elle ser­pente. Elle aboutit sur une place cir­cu­laire entourée de hauts murs.

« Tu prends terre, eau, feu ou air ? », demande Toldo.

Il me remet un bâton, je m’en­fonce dans le labyrinthe.

Sous-enchère

La créa­tion d’in­trigues est un acte de méfi­ance envers l’esthé­tique. Le réel est intrigue. Le représen­ter au plus près de sa réal­ité, ce qui est le défi de la lit­téra­ture, révèle son intrigue.

Voyage 2

Que faire ? A quoi rime ce jeu? Je n’y vois goutte. Bâton devant, je sonde le sol, j’a­vance. Encore faut-il tenir la dis­tance entre les deux murs. Par endroits le couloir du labyrinthe se resserre. Puis il fait un coude et s’élar­git. Je suis alors ren­voyé dans la direc­tion d’où je viens. Il n’y a pas de lune. Les palmiers flot­tent En hau­teur flot­tent les feuilles des palmiers. Un vent léger agite les bam­bous: et les bam­bous: tchac-tchac. Un bruit de pluie. Main­tenant des racines gon­flent sous mes pas. Il me faut ralen­tir. J’en­jambe. Je pro­gresse. A nou­veau je suis arrêté. Quelque chose. Un tronc? Un pas de côté, je me tiens au mur. De gross­es pier­res ron­des noires, je ne sais pas. Des oiseaux cri­ent. Dix min­utes que je erre dans le noir. La fatigue me rat­trape. Pas celle du corps, celle de l’e­sprit. Ce jeu tombe au mau­vais moment: encore abru­ti par le vol depuis Madrid, la nuit à l’hô­tel Rev­olu­ción, le sec­ond vol vers Méri­da, la journée en ville, la course en voiture, pour aboutir ici, dans ce noir. Mais il faut con­tin­uer, marcher devant soi — ce que je fais. Quand soudain, je m’ar­rête puis je ne le peux plus, des fûts on jail­li de terre, ils sont devant moi, ils blo­quent le pas­sage. Je suis soulagé. J’ai trou­vé la solu­tion : c’é­tait ça, aller jusqu’à l’ob­sta­cle, le recon­naître, com­pren­dre que « on n epeu­tr pas » et alors rebrouss­er chemin. C que je fais. Dix min­utes de plus à marher dans la nuit. Cette fosi d’une pas plsu rapi­de, il me sem­ble recon­naître des mor­caux de mur de ciel, d’ar­bres. Je débouche su rla place o~u nous aonv chois entre les qua­tre élé­ments. Et je reprnds la sente, arrive au por­tail, avise le gar­di­en , lui tend le baton. Il est aterré :

-Non, non.

« Com­ment ça ? ».

- « El patrón » veut que vous alliez au bout !

-Ben voyons…

Le gar­di­en reste ferme : il faut aller au bout.

Donc je retourne dans le labyrinthe. A nou­veau je choi­sis terre. Et je marche. Plus vite. Jouant du bâton. Arrivé devant l’ob­sta­cle, j’en prends la mesure. Ce n’es pas impos­si­ble. Il ne faut pas être gros. Je ne le suis pas. Il faut avoir le corps fin. Et sou­ple. Sou­ple, ça ira, fin, c’est à voir. Je me con­tor­sionne et finis par pass­er. De l’autre côté de l’ob­sta­cle, nou­veau couloir de pierre qui con­duit à d’autre couloirs de pier­res. Et la marche reprend. Quand je sors enfin du labyrinthe, je trou­ve Juan et Tol­do assis devant une fontaine aux anges.

-Tu étais où ?

Après-midi

A la recherche de Isabel la Católi­ca à bord d’un taxi brin­que­bal­ant. Man­qué m’y ren­dre à pied. J’au­rai eu tort. C’est introu­vable. Le chauf­feur demande, il me laisse dans la voiture, il se plie en qua­tre. Bien sûr, j’ai trop payé : il fait le tra­vail. « Wendy », l’employée de Imprenta Cau­the­moc, a con­fir­mé l’adresse et don­né le numéro. Sans dire que dix-huit bureaux por­tent le numéro 121c. Pour l’ap­pren­dre, il faut dis­cuter avec un vendeur de tor­tilla. Celui-ci m’emmène à tra­vers un labyrinthe d’escaliers, de portes et de cours. Wendy est assise dans un petit bureau rem­pli de brochures (ce que je fais fab­ri­quer). Le con­trat est con­clu en quelques min­utes, je remonte dans le taxi. Bien con­tent de cette course le chauf­feur achète sur le retour aux ambu­lants instal­lés le long des trot­toirs: il me fait goûter des « víbori­tas », gélatines sucrées en forme de vipères puis des raisins au choco­lat et de la mangue au chili ; pour lui il prend des cig­a­rettes à l’u­nité, les fume l’une après l’autre.

Matin

Prom­e­nade dans le quarti­er de l’Alame­da en pas­sant par Hidal­go. Sur le Zóca­lo bouclé par la police, pré­parat­ifs pour une recon­sti­tu­tion his­torique « la con­quête de Tenochti­t­lan par Cortés ». Der­rière les bar­rières, des indi­ens en cos­tumes, des Espag­nols en armure et des fan­fares de l’ar­mée (celles-ci authen­tiques). Devant les bar­rières, cireurs de chaus­sures, « peones » qui aident les bour­geois à se gar­er, police de prox­im­ité, aztèques qui vendent de la bim­be­lo­terie, touristes en Bermudes. En haut d’une façade, côté est de cette place qui est la plus grande et la plus con­nue du Mex­ique, le bar en ter­rasse où nous avons passé la soirée avec Luv et Tol­do il y a 25 ans, au cen­tre, la Cathé­drale baroque où j’ai écouté Guy Bovet jouer du Pachel­bell il y a quar­ante ans. Dans le parc d’Hi­dal­go, une faune de clochards dont la peau a la même teinte que la terre. Au pied des arbres, ils gisent à demi-morts. Partout des gamins hir­sutes, noirs de saleté. Dans les jupes de leurs mères, des sucreries. Les femmes vendent à l’en­can. Sur un îlot côté Rev­olu­ción, trois cent indi­vidus défon­cés au cannabis sous la ban­de­role « Défense des droits humains du fumeur de haschich ». Les plus atteints ram­p­ent au sol, cherchent un mur où s’appuyer.

Hotel Revolución, Mexico D.F.

Per­du dans son cos­tume, le récep­tion­niste de vingt ans enreg­istre ma réser­va­tion comme on gèr­erait une affaire déci­sive pour l’avenir de l’hu­man­ité. En même temps qu’il fait, il dit ce qu’il fait. La con­cen­tra­tion est si forte qu’il n’a pas le temps de regarder le client, d’é­couter le client, de sourire. Ce récep­tion­niste me rap­pelle mon médecin de Châ­tel-Saint-Denis, jeune lui aus­si : qui pose des ques­tions le nez dans l’or­di­na­teur, tape la réponse sans vous regarder, serre la main sans chang­er de posi­tion et vous envoie à la prise de sang : « vous recevrez les résul­tats par mail ».