Mois : janvier 2013

Ecoeuré hier à la récep­tion de ce mes­sage que m’en­voie un voisin: “si jamais fait gaffe quand tu reserve des bil­lets d’avion sur le net on sait fait bien arna­quer par une soit dis­ante com­pag­nie d’avi­a­tion”. Brusque sen­ti­ment d’un effon­drement général de la cul­ture et de la volon­té qui con­damne notre avenir. Je lis, je m’écrie et quand je relis pour Gala, elle fait val­oir que c’est attris­tant, mais qu’il ne con­vient pas d’ex­iger de cha­cun… Ce qui me met hors de moi. Com­ment accepter qu’un adulte, père de famille, pos­sé­dant un méti­er et béné­fi­ciant d’une sit­u­a­tion bour­geoise s’ex­prime ain­si? Cela se passe en France. Et l’in­struc­tion élé­men­taire? Qu’ad­vient-il du mod­èle pro­posé aux enfants si un tel  relâche­ment est pos­si­ble chez un jeune adulte et jugé excus­able? Ayant claqué la porte de ma cham­bre pour met­tre fin aux expli­ca­tions oiseuses de Gala qui pré­tend que s’ex­primer dans un tel chara­bia n’a pas de con­séquence sur la pen­sée, j’ou­vre le jour­nal de Gide de l’an­née 1942 où je lis: “Les peu­ples, autant que les indi­vidus, s’abêtis­sent dans la paresse. Il n’est pas de doc­trine plus funeste que celle du moin­dre effort”. 

De ce séjour en Israël je voulais tir­er un petit livre qui expli­querait les posi­tions devant l’his­toire des uns et des autres à tra­vers la façon de se coif­fer et de se chauss­er. Avant de quit­ter Fri­bourg je me suis ren­seign­er en bib­lio­thèque. Pas de livre sur les cha­peaux ou sur les chaus­sures. J’ai emprun­té un vol­ume de l’His­toire des cos­tumes. Un pavé de quelques kilos qui dis­court sur les Touaregs, les Ban­tous et les Inu­its. Le genre d’ou­vrage que l’on met sous le sapin puis à la cave. Dans l’avion je com­mence un intro­duc­tion. Dès l’ar­rivée à l’aéro­port Ben Guri­on (où je crains que les douaniers ne m’in­ter­dis­ent l’en­trée sur le ter­ri­toire en rai­son de mon passe­port déchiré ce qui est à deux doigts de se pro­duire et se répétera une semaine plus tard au moment de regag­n­er la Suisse), j’ob­serve les cha­peaux des ortho­dox­es, les keffiehs, les voiles, les cas­quettes, et les san­dales, les bas­kets, les bottes. Puis le plaisir l’emporte, et je ne fais plus rien. C’est que le temps de la vis­ite n’est pas com­pat­i­ble avec l’ex­er­ci­ce. Pour bien faire, il faudrait sta­tion­ner en dif­férents endroits de la ville, pren­dre des notes sur le vif. Se tenir dans les portes côté arabe, à l’en­trée des maisons d’é­tude juives, devant les hôtels où débar­quent en bus char­ters les touristes africains et aux abor­ds du quarti­er des purs de Méa Shéarim. Il en sor­ti­rait cer­taine­ment un petit texte amu­sant sur le vête­ment en tant que mode d’ex­pres­sion poli­tique et pro­jec­tion de soi.

Rien de plus fasci­nant que les cimetières de Jérusalem au Mont des Oliviers. De la val­lée du Cédron au Carmel du Pater des dizaines de mil­liers de morts atten­dent dans leurs tombes blanch­es le jour de la résurrection.

Prom­e­nade sur le Mont des Oliviers. Dans la chapelle de l’As­cen­sion, coupole de petite taille bâtie sur la pierre affleu­rante où Jésus se serait tenu avant de mon­ter au ciel. La pierre est encadrée d’un bord, des vis­i­teurs lâchent sur elle des bil­lets d’ar­gent. Tout cela con­tra­dic­toire, mys­tifi­ca­teur, absurde, heureuse­ment racheté par une vue extra­or­di­naire sur les cimetières, la vieille-ville et le dôme du rocher.

Scène affreuse avec Gala que je gifle. Elle insulte, hum­i­lie, profère men­songe sur men­songe. Nous retournons l’hô­tel. Trop de vin, de bière, de prox­im­ité. J’ai peut-être tort mais je raisonne froide­ment, elle a des vérités suc­ces­sives: rien de plus irri­tant pour la rai­son, qui niée abdique et ouvre sur la violence.

Con­som­mer est un acte égoïste sauf en Israël. Manger dans un restau­rant de Ben Yehou­da quand on est juif est une affaire patri­o­tique. L’assi­ette est médiocre, la viande insipi­de, le ser­vice trop lent? Peu importe, c’est déjà assez qu’il y ait un restau­rant. Notre restau­rant, dans notre pays, chez nous, les juifs. Alors on se tait, on sourit, on paie volon­tiers et cher.

A Beth­léem par le bus de ville. Nous pas­sons sans con­trôle le check-point israélien et au bout de 45 min­utes le bus arrête son moteur dans une petite rue sans grâce en haut d’une colline. Aus­sitôt des chauf­feurs de taxis nous vendent la vis­ite. Je m’é­carte mais Gala est retenue. Je reviens sur mes pas, négo­cie, fais répéter le prix, accepte. Nous embar­quons avec nous un Alle­mand égaré qui veut se ren­dre à Jéri­cho (et qui nous quitte rapi­de­ment). Le taxis longe le mur de sépa­ra­tion, plonge dans la val­lée. Le pales­tinien joue son rôle, celui de la vic­time. Pau­vre des­tin, mais dis­cours appris. Je me con­tente d’une remar­que sur son anglais, de bonne qual­ité. Il l’a appris avec les touristes. Il nous mène le long d’un itinéraire con­venu et répète:  “here, take a graf­fi­ti!” Je pho­togra­phie le mur, puis la val­lée: d’un côté, dans le secteur B (dénom­i­na­tion mil­i­taire israéli­enne) maisons en équili­bre, inachevées, linge dans les oliviers, chèvres et dépôts d’or­dure, de l’autre côté, six cent maisons blanch­es organ­isées en bas­tion sur le haut de la colline.
- New israelien colony.
Puis nous quit­tons Beth­léem en direc­tion du désert du Néguev. Dans une gorge à 14 km, le monastère de Mar Saba. Edi­fice blanc sus­pendu fait de bal­cons, de tours et de toits. Con­stru­it par des moines d’Ana­tolie à l’époque de l’empire Ottoman il abri­tait 300 moines, trente pères y vivent aujour­d’hui. Le site me rap­pelle la val­lée d’Il­hara en Cap­padoce où j’ai marché une journée en 1991. Mar Saba, dont le monastère porte le nom, s’est instal­lé ici au Vème siè­cle dans une cav­ité de roche qui ressem­ble à celles que pra­ti­quaient les moines troglodytes de Turquie aux envi­rons de Kay­mak­li. Un sen­tier per­met de se hiss­er au-dessus du monastère. En con­tre­bas, à cent cinquante mètres, coule une riv­ière. La gorge amorce un virage et aus­si loin que porte le regard, les murs de falaise sont creusés de cel­lules d’er­mites. Sur les berges, un âne et un gosse. Je me ren­seigne sur la riv­ière. Ce sont les égouts de Beth­léem, explique le chauf­feur, l’eau que con­som­ment les moines est livrée par un camion. Nous demeu­rons là, silen­cieux et admi­rat­ifs. De retour sur le park­ing, il fau­dra don­ner quelques shekels à un homme qui porte l’u­ni­forme. En atten­dant de faire val­oir son droit, il rép­ri­mande à forte voix le gosse qui du fond de la gorge remonte un fagot de bois à dos de l’âne. Image de la frus­tra­tion que parta­gent toutes les sociétés arabes. En route pour l’église de la nativ­ité, le chauf­feur nous dit les prénoms de ses enfants, nous par­lons des écoles, de la neige, su soleil. Et au moment de pay­er, il se dédit, change les prix, men­ace. Nous repar­tons en bus, le chauf­feur reste là, quelques bil­lets en main, devant le mur dressé par les Israéliens.

Au gym­nase de l’hô­tel, entre deux rangées de vélos sta­tiques sur lesquelles péda­lent des arabes voilées je saute à la corde. Exer­ci­ce à leurs yeux féminin à en juger par l’é­ton­nement dis­cret qu’elles man­i­fes­tent. Eton­nement crois­sant à mesure que le temps passe: je saute 35 min­utes sans inter­rup­tion, ce qui me vaut, faute d’avoir tenu compte de la dureté du sol, un mal de mus­cles carabiné.

Deux droites; l’une répub­li­caine et tech­ni­ci­enne, désireuse de favoris­er sur une base libérale les intérêts de la moyenne et grande bour­geoisie, l’autre nationale, scep­tique devant la Démoc­ra­tie, fon­dant le pro­jet poli­tique sur la notion d’héritage partagé, tra­di­tion, langue et valeurs. A ces deux droites iden­ti­fiées, il con­viendrait d’en ajouter une troisième, dévoyée et nihiliste, celle que représen­tent hors toute for­ma­tion par­ti­sane les lob­bys néo-libéraux et leurs insti­tu­tions (ban­ques, ban­ques cen­trales, organ­i­sa­tions internationales).

Soirée du nou­v­el-an entre adultes à l’hô­tel Lega­cy. Le genre de fête qui me fai­sait juger aber­rante la façon de s’a­muser de mes par­ents. Habil­lés, coif­fés, chaussés, nous prenons l’apéri­tif dans une salle de restau­rant dont la baie vit­rée donne sur le Mont Sco­pus, parta­geons des mezze puis de la viande, assis­tons à des dans­es, dan­sons à notre tour, et quand sonne minu­it le per­son­nel sabre le cham­pagne et fait tourn­er des desserts.