Le long de ces routes qui tra­versent les paysages détru­its, je me sou­viens de tout et je marche sans répit, il ne faut pas songer à dormir. Dès que je mon­tre des signes de las­si­tude, des hommes s’ap­prochent et me pro­posent des morceaux de par­adis. L’autre soir, trop faible pour les con­tr­er, je me suis assoupi: au réveil, j’avais un jardin et des fontaines autour de moi, et ces hommes souri­ants venaient m’ex­pli­quer la chance que j’avais d’avoir retrou­vé un sens à ma vie.

2050 — je sors mes os de terre, un à un les assem­ble, reprends mon chem­ine­ment. Le pre­mier kilo­mètre fait sen­tir le planch­er des vach­es, je suis de retour. Cette activ­ité de vivant manque toute­fois de coeur, je sens que je ne veux rien, que rien ne me retient. Alors dans ce vil­lage dont j’ou­blie le nom, un soir je vais au cimetière, trou­ve une tombe anci­enne, soulève la dalle et remise mon squelette.

Après la tem­pête de décem­bre, la voi­sine demande au petit A. devant le tilleul dérac­iné:
-Sais-tu com­ment est tombé cet arbre?
- Non Madame, mais en tout cas, ce n’est pas moi.

Toute la vérité sur le théâtre: à force de frap­per aux portes, elle finis­sent par s’ouvrir.

Ce qu’on appelle “action” et dont la syn­thèse est déclin­able sous la forme de “principe” au sens moral de ce terme — “j’ai des principes et c’est pourquoi j’a­gi­rai de telle sorte que…” — n’est qu’une réac­tion face à la sit­u­a­tion, en fait la série des mou­ve­ments néces­saires à la préser­va­tion, dans cette sit­u­a­tion, de notre posi­tion rel­a­tive. C’est après-coup, afin de jus­ti­fi­ca­tion per­son­nelle, qu’on énonce cette action sous la forme d’un principe.

Paris, ville-miroir, la beauté à tous les coins de rue, ville où l’on se mon­tre. Berlin, vaste friche, mar­quée de vides, ville d’ac­tion, cha­cun se promène une pioche sous le bras.

Quelqu’un qui remar­que ce qui a lieu chez son voisin, mon voisin par exem­ple, jeune motard sym­pa­thique, plus que ça, gen­til, rem­pli d’en­fants et habi­tant une ferme. Hier il remar­que que des mon­ceaux de poly­stirène dis­posés con­tre la façade pour enlève­ment plusieurs plaques ont volé à la faveur de l’or­age et jonchent les champs alen­tours, ce que je ne pou­vais ignor­er. Remar­quer ce qui se passe aux alen­tours de sa ferme me viendrait pas à l’idée et le remar­quant je me ferais fort de le taire.

Rien de plus pénible que de recevoir ses amis des jours d’af­filée, ou il y faut un château. Par­ler sans cesse, de rien. S’en­tretenir. Quand vient le moment de s’ex­cuser, je suis heureux de pren­dre le chemin du lit, en cham­bre je m’aperçois qu’à ce régime même la lumière est de trop et j’éteins, pressé de me défaire.

A Gim­brède, petite voi­sine au tal­ent enfan­tin dont le rire fait tres­sauter quand il sur­git vif et spon­tané. Le soir, ses par­ents dis­putent une par­tie de boules sous les pla­tanes. Et le lende­main matin, à peine son­nées les cloches de dix heures, elle reparaît à notre porte, vient jouer. Demande si elle peut manger à midi, rester un peu le soir. Le lende­main, c’est L. qui tra­verse la place, va chez la voi­sine, dis­paraît tout le jour et demande encore à dormir là-bas.

Le poiri­er et le pêch­er agi­tent leurs branch­es dans la chaleur, l’herbe jau­nit, les chats dor­ment con­tre les march­es de l’église. Je n’en­tend pas une voiture. De la forêt au Rhône, le paysage est un. L’ate­lier n’a pas de fenêtre qui puisse s’ou­vrir et il faut pour per­sévér­er se met­tre à moitié nu. Dans cet état j’écris des let­tres fic­tives pour Voies sec­ondaires, et parce qu’elles sont fic­tives — en par­tie au moins — il leur manque le coeur et le souf­fle. Il est à crain­dre qu’elles n’aient le car­ac­tère for­cé de ces cour­ri­ers écrits sur demande à des des­ti­nataires indif­férents, let­tres de remer­ciement par exem­ple. Mais si j’en écris dix, douze, ou plus, la fatigue aidant…