Je croisais sur Nusa lembogan, au large de Lombok, dernirèe des îles de la Sonde. Une traversée pénible, pleine d’eau et d’ailerons dans le flot. A un moment nous manquons couler. Enfin nous abordons. Les indigènes s’en vont. Le crépuscule vient, immense et plat et rouge, il y a un bar, un seul, des hamacs sour un toit de paille. Au lieu de paresser, nous partons sous les feuilles bruissantes visiter l’île, coupons par le cimetière — on nous a dit, “pas par le cimetière”. Sur les tombes il y a des parapluies ouverts, c’est la mousson, des parapluies achetés au souk de Sanur, Bali. Puis nous marchons sur un chemin de falaise, sur un pont de corde, sur un sentier. Soudain, devant nous, tassé comme un banc de moules, les maisons du village et devant les maisons, les indigènes. Quatre générations, du grand-père aux enfants. Les jeunes se chargent de nous regarder. Ce regard a un sens: nous ne voulons pas de vous. Nous avançons entre les maisons et le silence, comme une mauvaise tache d’encre, s’étend.
Dans un guide de la région pris à la bibliothèque locale, photographie d’un antre naturel, moussu, couvert de lianes: “là s’engouffrait le chartreux pour méditer, se tenir en solitude.” La cavité est petite, noire, creusée dans le repli du rocher. Et que pouvait trouver le moine dans cette position? L’état qui précède la venue au monde.
Le projet de faire une philosophie-fiction à partir d’une mise en situation calculée. Je me rends dans ce pays, me fourre dans telle ville et laisse faire. A la fois suspect et bizarre. Tourner le dos à ce qu’on connaît, y revenir par des chemins détournés. Comme si le réel dans lequel l’existence quotidienne nous noie était aphone.