Cent-vingt kilo­mètres d’ef­forts pour aboutir à Saint-Claude, sept heures que je pédale. Ressor­tir du val­lon est éprou­vant. L’heure suiv­ante chaque tour de roue me coûte. Lorsque j’ar­rive à la mai­son, Gala est en com­pag­nie de la can­ta­trice lau­san­noise et d’un améri­cain éleveur de mou­tons qui boit trois bouteilles de vins dans la soirée.

Domaine du Chanet, Ornans, un camp­ing et d’emblée: ” Je n’ai rien à votre nom.” Du moins la dame est là, une pan­car­te indique en effet “Pas d’ac­cueil entre 12h00 et 18h00. Le con­seil: “Installez-vous” La dam trou­ve quelque chose dans son reg­istre. Ah, vous faîtes par­tie des écrivains invités par le Con­seil région­al…! Elle tend une clef, la 49. Les car­a­vanes sont étagées sur trois rangs. J’en compte dix-huit. Pas toutes mar­quées d’un numéro. Le jar­dinier s’of­fre pour me guider.
- Vous avez un bun­ga­low ou une car­a­vane.
- Une car­a­vane je crois, la 49.
- Ah non, ça c’est un bun­ga­low… la 49 hein? Je ne suis pas sûr… Je ne con­nais pas tous les numéros.
Et il retourne à sa corvée de chiottes.
Je me lave avec du déter­gent vais­selle oublié dans un évi­er et de la mousse à ras­er, j’en­file des mocassins et une chemise, je rejoins l’édi­teur sur son stand du Salon du livre d’artiste. MM, l’autre écrivain, est déjà là, au stand, plongé dans une lec­ture. La heures passent, il ne dit rien. Puis soudain, deux heures plus tard, lorsque j’ai une con­ver­sa­tion avec l’édi­teur du stand voisin, il m’in­ter­rompt.
- Je sais tout des auteurs de la Beat.
Sa femme con­firme et elle explique qu’ils ont acheté à Tanger des objets de Paul Bowles. Des objets signés Paul Bowles. Des objets qui ont appartenu à Paul Bowles.
J’en déduis que Paul Bowles sig­nait sa brosse à dents, sa fourchette, ses culottes.
Dans l’après-midi nous pas­sons chez Aldi pour acheter du vin. C’est un super­marché de la ban­lieue de Bucarest sous Ceauces­cu. Un paquet de pâtes, trois plaques de choco­lat, six bouteilles de lait, trois de vin. Si nous achetons une bouteille, elle ne sera jamais rem­placée. Les employés, l’air inqui­et, errent entre les éta­lages. Nous ressor­tons les mains vides. S. s’ex­cuse. Je pro­pose de me ren­dre au cen­tre-ville. Trois kilo­mètres dans les gaz sur un trot­toir mis­érable, enfin une épicerie. Plutôt que de ren­tr­er par la grande rue, j’emprunte un sen­tier con­tre la Loue. Au bout de 500 mètres, il est fer­mé au bar­belé. De retour au salon, nous aval­ons un verre de Pous­lar, le cru d’Ar­bois pris chez l’épici­er, puis le salon ferme. Au restau­rant, con­ver­sa­tion sur la cul­ture, donc sur rien (les expo­si­tions qu’il faut avoir vues et qu’on a mal­heureuse­ment man­quées…), puis retour dans la car­a­vane. Le matin, tôt, nous nous diri­geons vers la cafétéria. La camp­ing dis­pose d’une café­te­ria. Un garçon aux cheveux teint de roux apporte du pain décon­gelé et une cafetière d’eau brune, du café. Aus­sitôt avons nous rem­pli nos tass­es, il reparaît.
- Je reprends la cafetière, il y a d’autres clients.

En route pour Ornans, je dors à Noze­roy, vil­lage forter­esse du Haut-Jura. La stat­ue en pierre d’un homme domine le terre-plein (le gar­di­en du cimetière), je déroule mon sac, le matin je l’es­sore. Une car­a­vane dévérouille son sys­tème de sécu­rité, un cou­ple de Lille. Nous prenons le café.
- J’aime écrire des let­tres, dit le Mon­sieur, et il m’ar­rive de tra­vailler un peu mon style. J’ou­vre le dic­tio­n­naire des synonymes.

Dans ce vil­lage d’uen seule rue qui appa­rais­sait en rêve ne vivait que trois familles et toutes trois se tenaient sur leur véran­da pour me voir pass­er. La pre­mière, blanche, était chenue et dis­per­sée, pleine d’une héroïsme fatigué, elle lut­tait con­tre la mort. La sec­onde, noire, était crasseuse et désor­don­née, inca­pable de tenir les lim­ites de la véran­da. La troisième, rangée en bon ordre, comme dans uen pho­to de classe était la plus nom­breuse et aug­men­tait à bonne vitesse — elle était jaune.

Dans Après-midi d’un écrivain Peter Hand­ke écrit: “Mais “oeu­vre” voulait dire quoi? Une oeu­vre c’é­tait quelque chose, pen­sait-il, où le matéri­au n’é­tait presque rien et la dis­po­si­tion presque tout; quelque chose qui au repos restait en mou­ve­ment, sans rien pour la faire tourn­er, où tous les élé­ments se main­te­naient eux-mêmes en supens; qui était ouverte, acces­si­ble à cha­cun et inusable.”

Voies secondaires

Maman, F. allaient aux dix ans d’Ap­lo et j’al­lais seul, nulle part, lancé deux heures de suite sur l’au­toroute Lau­sanne-Genève bondée même le same­di. De retour à Lhôpi­tal, je me suis dit “il faut manger”, parce que je red­outais de com­mencer les cor­rec­tions des Voies sec­ondaires, cette crainte bien con­nue : tomber sur une phrase si mau­vaise qu’elle m’en­lèverait tout désir de con­tin­uer et me ferait jeter le man­u­scrit aux orties. Le tra­vail de juil­let per­du. D’au­tant plus ennuyeux qu j’ai déjà sol­lic­ité l’édi­teur (par une carte postale qui mon­tre dans le Gers une mai­son iden­tique aux Cornières). Puis j’ai mangé au jardin qua­tre pommes de ter­res déter­rées hier par Crausaz dans son champ de Fri­bourg et un Gruyère. Autour du pres­bytère j’en­tendais tourn­er le voisin et son fils, le petit. J’ai fait celui qui n’en­tend pas jusqu’au moment où c’est lui qui a ouvert, qui a appelé. Je suis allé à sa ren­con­tre. Comme d’habi­tude — sans que ce soit sou­vent — il venait marcher un peu dans le jardin en répé­tant “on va y aller” et me par­lait d’une colonne de four­mis dans sa cui­sine, pur laque­lle j’indi­quais des quartiers de cit­rons moi­sis — ça leur barre la route. Ensuite je me suis remis aux cor­rec­tions, ne com­prenant pas tou­jours ce que j’avais écrit trois semaines plus tôt. Et cepen­dant, à Genève, entouré de la famille, Aplo devait déballer ses cadeaux.

Cette femme se plaint que son mari la laisse seule le jour, ne sait pas l’a­muser, l’oc­cu­per. Pour­tant, elle l’aime. Etrange. A quoi rime cette dépen­dance? Eve au jardin est déjà dite dépen­dante, “tirée d’une côte d’Adam”. C’est le scribe, mas­culin, qui donne son point de vue. Est-ce à dire que la femme qui demande aujour­d’hui à être amusée s’est rangée à ce point de vue?

Ces jours je me dés­in­téresse. Aucune habi­tude, peu d’en­vies, pas de grâce. L’én­ergie même est en recul. Ce que je pour­rais faire, je ne le fais pas. Ennui qui s’é­tend à l’en­tourage, le grise, le con­t­a­mine. Enten­dre Gala me deman­der ce que j’ai fait est pénible. Répon­dre est pénible. Pas envie. Peut-être suis-je ratrap­pé par les années de dépense? Trop de fatigue en réserve et qui soudain me tombe dessus, me met à terre? Je reste debout pour écrire et et qund je me couche, je trou­ve enfin ce que je cher­chais — l’in­térêt dans le sommeil.

Une tasse de café à la main je me promène dans le jardin. A l’hori­zon les Alpes ce matin sont invis­i­bles, il y a du soleil sur la pente qui mène au Rhône, la mai­son est soli­taire. Aupar­a­vant, assis sous le poiri­er, con­cen­tré sur le petit-déje­uner, je ne voy­ais pas. Ce qui est vaste prof­ite à l’e­sprit, s’il ne vous appar­tient pas. Un vaste jardin est une erreur. Plus les choses que nous pos­sé­dons sont éloignées du corps, plus elles nous décen­trent. La chemise et le pan­talon sont des pro­priétés cer­taines, un jardin, un ter­rain, c’est loin­tain. Mais je n’ou­blie pas que j’ai acheté ce vaste jardin pour écarter les autes. Pas d’homme qui y vienne, pas de bruits, pas de ville, pas de mécanique. Et toute la val­lée par­ticipe à ce sen­ti­ment de sépa­ra­tion. le Jura aus­si, penché sur la mai­son, vert, noir et puis­sant. Se trou­ver seul. Etre seul pour se trou­ver. Encore faut-il espér­er que la ren­con­tre comblera l’at­tente. Incer­tain, on se tourne vers le jardin, on y fait une prom­e­nade sa tasse de café à la main, on se rap­proche de ceux qui y vivent, les plantes, les oiseaux, l’herbe.

Soudain nos villes prirent feu, toutes. En quelques heures, elles furent réduites en cen­dre. Alors cha­cun com­prit que nous avions con­stru­it un décor.