Aux déci­sions pris­es par néces­sité qui devi­en­nent des regrets on donne des raisons qui nous les font appa­raître comme des choix.
Ce strat­a­gème trou­ve sa lim­ite dans le cas des occa­sions man­quées. Alors nous n’avons pas fait usage de la lib­erté, pas pris de déci­sion, et c’est sur cette absence de choix, ce renon­ce­ment que porte le regret. Cette occa­sion man­quée se présente et se représente à nous sous la forme d’un spec­tre (que l’e­sprit pro­duit dans sa volon­té de saisir tout de même quelque chose de l’oc­ca­sion man­quée et ain­si de dimin­uer le regret), forçant la volon­té, en ultime recours, à nier dans son exis­tence-même cette occa­sion man­quée, à l’ex­clure de l’au­to­bi­ogra­phie du sujet. Procéder ain­si n’est pas lâcheté mais agace­ment devant l’im­pos­si­bil­ité de rationnalis­er le regret pour y met­tre fin.

Saoul, je ne sai­sis rien de ce qu’elle me dit au télé­phone et j’en ai honte car depuis vingt ans qu’elle est morte ma grand-mère ne m’avait pas appelé.

Le rap­port dépas­sion­né au tra­vail, à une époque où la charge sym­bol­ique de celui-ci, et son emprise, aug­mentent, met la réal­ité à dis­tance absolue et divise l’homme con­tre lui-même. Sans pas­sion, celui qui tra­vaille par­ticipe à la représen­ta­tion d’un spec­ta­cle ennuyeux et infi­ni. Avec ce prob­lème, et c’est que ses ressources intérieures, à la lim­ite, seront détru­ites. J’en­vie à celui qui fait coïn­cider intérêt et rémunéra­tion. Mais juste­ment, lorsque l’in­térêt devient le moyen de la rémunéra­tion, il cesse d’être l’ob­jet d’empathie dont la pour­suite rem­plit la vie. A l’in­verse — mon cas, en par­tie — l’ef­fort de main­tenir un niveau de rémunéra­tion sans inféoder sa per­son­ne ni son temps mobilise presque toute l’én­ergie que requer­rait la pas­sion au nom de la quelle ce sac­ri­fice est con­sen­ti, ici l’art.

Jamais aimé le tra­vail. C’est l’ef­fort que j’aime, pas le tra­vail. Et dans le tra­vail, l’ef­fort. Le con­struc­tif, le hiérar­chique, le méri­toire me rebu­tent. D’où ce choix d’en rabat­tre sur les com­pé­tences et de se plac­er au plus bas de l’échelle, où est la manoeu­vre. Où il n’y a ni ordre don­né ni ordre reçu. Où la tâche est sim­ple et répétée. Bal­ayeur, dans les années 1990, est le tra­vail que j’ai aimé. Tra­duc­teur, rédac­teur, homme de bureau, rien que de l’ ennui et un sen­ti­ment de perte. J’y pen­sais cet après-midi, assis sur un banc, dans un parc du Grand-Sacon­nex, dans l’at­tente d’un ren­dez-vous à la mairie. Je por­tais mon atti­rail diplo­ma­tique: mocassins, chemise blanche, veste de cos­tume, je fer­mais les yeux au soleil et je pen­sais dans les ter­mes les plus abstraits cette grande affaire.

20 décem­bre — Berlin glacé. Les cabanes de bois des marchés de Noël délais­sées. Trop froid. Moins qua­torze. Nous par­tons à la recherche d’un bar le long du Kur­furs­ten­dam puis dans ses per­pi­den­cu­laires. Nous nous pré­cipi­tons notre choix. Le vent qui fou­ette les rues est dis­suasif. Nous entrons dans une brasserie con­sacrée à la défaite et au mur (vielles manchettes de jour­naux affichées jusque dans les uri­noirs.) Après quelques bières, la patron apporte des plats de cochon dont un seul suf­fi­rait à ras­sas­i­er une famille. Puis con­cert Saint-Vitus dans un hangar per­du au fon d’un cour d’é­cole, à l’est. Il neige. Les réver­bères sont sans puis­sance. Halos sus­pendus dans le noir. Et des rafales de vent. Dans la salle, des paque­ts de rock­ers ava­lent de la bière en gob­elets. Un heure plus tard Born too late ferme le show. La Mer­cedes qui nous recon­duit à l’hô­tel roule à 70km/h sur la croûte de glace. Le lende­main, tra­vail en cham­bre avec BM et FF. Nous pas­sons en revue les prob­lèmes de l’en­tre­prise. Déje­uner dans un restau­rant inter­na­tion­al où de gross­es serveuse lunées comme des mères nous font de l’oeil alors que nous dis­cu­tons des chiffres. Ambiance adoucie par la prox­im­ité des fêtes de Noël. Sen­ti­ment d’e­space, de grandeur, de qui-vive. Dynamisme organ­isé. Le troisième jour, fin de la réu­nion, cha­cun part dans sa direc­tion en atten­dant le ren­dez-vous à l’aéro­port de Shön­feld. Je marche six heures dans le quarti­er des uni­ver­sités — un erreur, je croy­ais rejoin­dre la rue où nous avons habité avec Gala l’an dernier — Oranien­strasse, Friederich­strasse. Ciel et canaux gelés, tapis de neige grise, chuin­te­ment des pneus des voitures. Je me réfugie dans un cen­tre com­mer­cial. Et mange et achète. A 17 heures, ren­dez-vous dans le wag­on trans­for­mé en bar qui flanque l’é­tage des arrivées de l’aéro­port. Une polon­aise étique sert de la bière sur des tables en mica. L’ab­sence de chauffage nous pousse dans l ‘aéro­port. Plus tard l’avion décolle sur vingt cen­timètres de neige. A peine a‑t-il pris de l’alti­tude, nous apprenons que l’aéro­port se ferme au traf­ic. En Suisse, c’est la tem­pête. Les bus genevois ont cessé le ser­vice, des voitures sont en tra­vers de la chaussée, les pas­sants avan­cent sur la pointe des pieds. Nous buvons chez les Gali­ciens. FF ren­tre en vélo, je déroule un mate­las et dors dans le bureau.

Touristes hol­landais, sué­dois, irlandais qui filent dans les rues de Mala­ga comme des boules de coton sur le pavé.

Dans le bus, un gitan et un nègre à la mine pat­i­bu­laire. L’un est petit et jaune, l’autre fort comme une enclume, tous deux por­tent leur cig­a­rette sur l’or­eille. Les pas­sagers promè­nent des regards effrayés. Puis le télé­phone du nègre sonne et on l’en­tend répéter à voix haute la liste des achats de super­marché que lui dicte sa femme.

Mala­ga — jusqu’au dernier moment Gala refuse de croire à l’a­gré­ment de ce voy­age de trois jours. Puis elle trou­ve les ter­rass­es pleines, les promeneurs par mil­liers, le soleil, le marché. Lorsque je suis venu dans la ville, deux mois plus tôt, j’ar­rivais d’Oviedo à vélo avec mon frère. Maman nous attendait avec des car­tons dans lesquels emballer les vélos pour les met­tre en soute lors du retour en avion. Nous avons bu, mangé, nous nous sommes baignés et nous avons marché 20 kilo­mètres sur les quais. C’est l’hiv­er, et rien n’a changé sinon la baig­nade. L’après-midi Gala essaie des robes, hésite sur les mod­èles, défile. Elle trépigne de joie lorsque je lui dis de ne pas choisir, de tout acheter. Le soir, nous dînons seul dans un restau­rant de pois­sons qui en octo­bre fai­sait ses six cent cou­verts à midi. Au dessert il me faut arpen­ter la plage avec les garçons à la recherche de Gala dis­parue le long de la plage obscure alors que j’é­tais aux toilettes.

En général, on peut dire que si quelqu’un a pris plaisir à écrire, le lecteur pren­dra plaisir à lire. Cette phrase quand je l’ai lue il y a plus de dix ans avait retenue mon atten­tion. J’y pen­sais tout à l’heure en lisant — en essayant de lire — les cri­tiques lit­téraires dans Le Monde.

Ce qu’il dit est idiot. Lui ne l’est pas, et la foule applaudit.