Les chiens errants cro­quent des noix sous notre lit.

L’escalier sem­blait sans fin. Je le véri­fi­ais en mon­tant et descen­dant la volée de march­es: dans les deux direc­tions, les issues étaient dans l’ob­scu­rité. Puis, lev­ant les yeux, je remar­quai le cadre. Il était sus­pendu à quelques mètres, mais, faute de recul, je voy­ais mal ce que représen­tait la toile. A force de scruter, il me sem­bla qu’on voy­ait un escalier et appuyée sur l’une des march­es de cet escalier, une échelle. J’a­ban­don­nais le cadre et descendis l’escalier dans le noir. A la fin de l’après-midi, j’aboutis dans une salle. Elle con­te­nait une échelle et un cof­fre. Dans le cof­fre, trois bobines de fil et une aigu­ille à coudre. Le lende­main, de retour sous le cadre, je voulus dress­er mon échelle. Très vite, il devint évi­dent que le pein­tre avait triché — je ne pou­vais plac­er les mon­tants de l’échelle en équili­bre sur un escalier en pente. Ayant retiré tous mes habits, je les tas­sais sous le mon­tant de gauche et grim­pais nu, le cof­fre sous le bras. Arrivé à hau­teur de cadre je décou­vris qu’il s’agis­sait non pas d’un pein­ture sur toile mais d’une tapis­serie. Pour le reste, ma vue ne m’avait pas trompé. Etait représen­té une échelle en équili­bre sur un escalier, celui-là même où je me tenais. Et au-dessus, un cadre. Dans ce cadre on voy­ait une salle con­tenant une échelle et un coffre.

A l’en­fant doit être enseigné le soin du détail. La chose reçue assor­tie d’un con­trat de durée. La chose là a besoin de l’en­fant. Au con­tact de cette chose, l’en­fant décou­vre la responsabilité.

Caté­gorie du non-inhu­main. Elle implique un homme qui ait la mémoire de ce qu’é­tait l’homme avant qu’il ne devi­enne ce qu’il est.

Le gou­verne­ment bir­man rebap­tise le pays Myan­mar, démé­nage ses fonc­tion­naires de Ran­goon, crée un cap­i­tale dans la jun­gle, se retire, se bar­ri­cade, se filme. L’Eu­rope, à son rythme, qui est plus lent, qui est le rythme de la démoc­ra­tie, ne fait pas autre chose: retraite, opac­ité, for­mal­isme, para­noïa et forter­ess­es divers­es, de Davos à Bruxelles.

Lisant sur une ter­rasse devant la mer d’An­daman, je sais:
- que je vais aban­don­ner ma lec­ture.
- que je ne la reprendrai pas.
- que je vais me saouler.
- que Gala me reprochera d’avoire arrêté de lire et bu.
- qu’elle s’écriera “ce n’est que le deux­ième jour des vacances“
Cette cer­ti­tude acquise, je reprends ma lecture.

Pro­jet d’analyse de la “pro­lé­tari­sa­tion” de notre société. Sans rap­port avec l’usage marx­iste de la notion. L’al­ié­na­tion porte sur des groupes plus larges que la “classe sociale des pro­lé­taires”, et ten­dan­cielle­ment sur toute la pop­u­la­tion. La notion, rel­a­tive aujour­d’hui, per­dra son sens lorsque la pop­u­la­tion entière aura con­for­mé son exis­tence au statut psy­chologique du prolétaire.

Agitez un bâton devant un banc de pois­son, il se déforme et se reforme sans per­dre sa cohérence.

Au marché de nuit un retraité blanc habil­lé d’une chemise à fleur hous­pille les Thaïs. Il s’ap­proche des groupes en con­ver­sa­tion près des stands et baragouine dans leur dos avec des gri­maces de singe. Puis il marche sur une femme, l’oblige à se détourn­er. Alen­tour, la sur­prise est générale, per­son­ne cepen­dant ne sem­ble juger agres­sif ce comportement.

Au Thaï Hotel de Kra­bi, vaste salle de petit-déhe­uner aux tables ron­des devant un podi­um de karaoké. L’air con­di­tion­né, réglé trop froid, raid­it la nuque et der­rière les piliers, dans les coins, en coulisse, des som­melières atten­dent le client. J’en vois cinq, j’en devine le dou­ble. Au bout d’un quart d’heure l’une nous sert le café; une autre les oeufs — entre temps, le café est froid. Je rede­mande du café. Quand on l’ap­porte, les toasts sont froids.
Ce qui me rap­pelle un restau­rant du cen­tre de Hanoï, face au Lac de l’épée resti­tuée, en 1990. Comme ici, salle vaste et per­son­nel pléthorique. Un garçon apporte la carte. Huit pages de plats viets, chi­nois, français. Nous com­man­dons deux riz. Sans un mot, le garçon ramasse la carte et s’en va. Vingt min­utes, puis dix et rien, pas même les bois­sons. Ni le garçon. Je hèle la serveuse qui guette cachée dans les plis d’un rideau. Gênée, elle se retire. J’en appelle une autre. Qui s’en va au lieu de venir. Alors nous com­prenons: il n’y a rien dans le restau­rant. Rien à manger, rien à boire. Mais c’est un restau­rant et le per­son­nel se com­porte comme le per­son­nel d’un restaurant.