Est-ce une bonne idée de raconter ça aux enfants? A table lorsque nous dînons, au petit déjeuner et pendant le trajet en voiture de France en Suisse, le matin, pour aller à l’école. Peut-être est-ce d’avoir été traité en adulte trop vite, trop tôt, trop bien. On ne peut savoir. Pas plus qu’on ne peut se défaire de ces taits de caractère. Le père se transmet de fils en fils.
Fleurs autour de la maison. Elles poussent lorsque nous avons le dos tourné. Je demande leurs noms. S. me les dit. Je lui montre les salades plantées dans la terre fraîche, puis j’allume un feu. Il pleut sur le Jura. Le temps de disposer le porc sur la grille, il pleut sur le porc. Nous regardons depuis la véranda des verres d’alcool dans la main. Plus tard, S. est malade. Je lui tape sur l’épaule sans cesser de boire, seul à côté d’elle, coupé de tout par le drame (sans personnages ni texte ni logique) que Gala orchestre autour de moi. Nous installons les étoffes roses que S. a cousues pour Liv sur le baldaquin de bois du lit, puis elle rentre chez elle en se tenant le ventre. Dans la soirée, un courrier: je n’aurai jamais dû prendre la décision de marier mon mari, je ne l’aime pas, je ne l’ai jamais aimé.
Cette nuit je pensais à G., metteur en scène, réalisateur, comédien. Son faciès rabelaisien, ses yeux petits, son ventre. Et ses caractères: vif, amusé et amusant, autoritaire et volubile. J’assistais à une réunion dans un hôtel de Berne lorsqu’il m’a appelé de Paris la première fois. Que des louanges: vos pièces ceci, votre écriture cela. Ton sincère et probable sincérité. Mais aussi, l’envie de croire qu’il venait de dénicher l’auteur avec qui former le tandem du succès. Et quand cela n’arrive pas, il se détourne. En y songeant cette nuit entre deux oreillers, ce que je peinais à comprendre, c’est en quoi une réaction professionnelle défendable devait emporter l’homme entier.
La vie peut ne tenir qu’à une chose. Un acte quotidien, répété, rituel. Tenir comme le tableau tient au clou. Ce que personne ne voit car le tableau occupe l’oeil. Pour la vie, de même. Tel homme se promène à heure fixe le long du lac, tel autre nourrit son chat. Un autre boit une tasse de thé, mais un thé choisi, dans cette tasse, pas une autre. Et si cet acte, auxquel tient le vivant n’est plus possible, la vie s’arrête.
Survivance du Franquisme dans l’Espagne de 1977, un gardien muni d’un petit fouet dont le métier consistait à arpenter une dizaine de rues. Levé de bon heure, il se mettait en marche et se promenait jusqu’au soir, avec interruption pour la sieste, durant laquelle les larrons ne sauraient sévir (ce qui semble faux, car je me souviens qu’enfant, comme je ne dormais pas, j’allais dans les salles de jeux ou aux abords des cafés afin de prendre une glace et qu’il ne restait, précisèment, que les voyous, ceux qui n’ont pas d’horaire, ceux qui occupent leur corps sans projet et pour qui toute occasion devient projet). Notre groupe d’enfants n’avait pas conscience de la réprimande possible lorsquil démolissait un mur, allumait un feu ou pénétrait dans un terrain vague. Nous savions que le gardien n’étais pas loin, et n’y pensions que lorsqu’il surgissait devant nous, trop tard donc.