Longue promenade sur le Strip, à pied, en tapis roulant, via des passerelles, des couloirs, à l’intérieur, à l’extérieur. Un ciel peint, vénitien, succède au ciel bleu du Nevada. Plus loin, la fontaine de Trevi, la statue de la liberté, le palais des Doges, Ghizé. Choses venues d’ailleurs. qui pour la plupart n’existent qu’ici. Ebahis, les américains regardent. Parlent peu. Ils semblent avoir perdu leur texte. Le long des galeries, sur des étages et sur des kilomètres, les marques de luxe tiennent boutiques. Peu d’acheteurs. Les vendeuses, élégantes et debout (interdiction de s’asseoir) regardent défiler les touristes. Tout cela comme si le metteur en scène était pris dans un embouteillage et qu’on l’attende pour commencer. La dure réalité est aux carrefours des grandes avenues, là où sont assis des clochards aimables et anéantis. Mais eux aussi rsemblent attendre de retrouver un rôle. Ce qui est optimiste. Du reste, l’ambiance est policée. Donc menacée d’une constante rupture d’équilibre. Que seule imagine l’européen. Car l’américain semble vivre dans une enclave d’éternité qui offre, comme toute enclave, les avantages et inconvénients de la prison.
Petit déjeuner à quatre heures du matin dans un restaurant du rez de chaussée au milieu des machines à sous. Les salles capitonnées n’ont pas de fenêtres, la musique est constante, notre serveuse incarne une star des années 50. Des mexicains et des slaves parmi le personnel. Nourriture à la consistance proche du mortier. Je commande un expresso, “Ana Dominguez” m’apporte un demi-litre de café clair. En face du restaurant, sur le tapis, une Corvette “à gagner”.
Logés au Stratosphere hotel. Je l’ai choisi pour sa tour, plus haute que le Tour Eiffel. Les enfants se baignent et jouent au ballon sur l’esplanade, devant la tour. Soudain un homme se jette dans le vide. Deux cent mètres plus bas, il tape son costume, rend son harnais, salue et mange une glace.
L’aile du DC 9 de Western Airline est rafistolée. Je signale à mon frère une planchette clouée et enduite d’un mastic vert. Travail fruste, au doigt. je plaque mon visage contre le hublot. L’ombre de l’appareil se détache sur le fond terreux du Nevada. Vingt heures de vol depuis Genève, en deux étapes, Londres et Los Angeles. Les enfants dorment. L’hôtesse apporte de la bière et des glaçons. L’aile tremble. Il est dix-sept heures, il fait trente degrés. En bas, sur de longues routes qui filent entre les météorites, des picks-up. Dans mon dos, un noir fait du grain à une blonde. Je ne les vois pas, je les entends. Lui surtout. (Dans ces moments, l’homme ne peut que parler). L’enthousiasme du noir est sans limites. Nous ne sommes pas arrivés à Las Vegas, il est déjà gagnant.
Maçonner les murets, écrire des mails, peindre les cloisons, cuire la potée de légumes, télécharger des films, donner la leçon d’espagnol aux enfants, arroser les salades, faire du vélo en écoutant un conférence de philosophie, payer l’électricien, suspendre la lessive, régler les factures, chercher des renseignements sur Las Vegas (nous décollons jeudi), éviter de répondre au téléphone quand c’est la gendarmerie.
Ce matin, prêt à avaler le monde. Poitrine, cuisses et mollets gonflés d’énergie. Eveillé tôt, j’ai joui de trois heures d’attente, sous le duvet, au rythme des cloches qui sonnaient à l’église. Et maintenant j’avale la route à 110km/h, vitesse dangereuse qui met à disposition les ravines, bas fossés, chicanes et bretelles de campagne. Je sens les paquets de tuiles, de carrelage, de gravats qui tanguent dans le coffre de l’utilitaire. A la déchetterie, je jette le tout à grandes mains dans les bennes et prends la direction du Fort-l’Ecluse. Peut-être est-ce Gala, cette énergie dans le plexus. Cinq minutes au téléphone hier soir. Misère. Plus tard, comme j’installe des cadres dans l’agora de l’université de Genève, je sectionne un cable à l’aide d’une pince Monseigneur. Petite flamme au milieu des étudiantes. Que fait cet ouvrier? Et le soir, de retour à Lhôpital avec les enfants, tandis que je prépare sur recette des Lasagnes bolognaises, le chauffe-eau explose. Des jets de vapeut sortent par le toit de la maison, le boucan. Le plombier au téléphone me crie: — Entrez dans la chaudière et coupez le plomb, l’eau va bouillir!