Rien aimé autant que voir l’extérieur à Gimbrède depuis mon bureau, et ce précisément parce qu’en raison de la position haute de la lucarne je ne voyais rien. Les colombes habitaient le village, la marronnier tremblait. Quand je levais les yeux, je donnais sur l’avant-toit: quatre planches peintes. L’autre lucarne, percée plus bas dans la même paroi, était prolongée d’une tablette sur laquelle j’avais disposé un piège à pigeons fabriqué de clous. Plusieurs fois par jour et tous les matins, je me penchais, je regardais la place en contrebas et je disais: que se passe-t-il à Gimbède? il ne se passe rien. Quand résonnait un bruit inhabituel, un bruit de moteur par exemple, je courais ouvrir la lucarne. Pendant les sept années que j’ai passé là je ne me souviens pas d’événements inhabituels. Le dimanche après le repas venait une voiture puis d’autres, Des voitures blanches, identiques, et les hommes en pantalon bleu jouaient aux boules jusque tard dans la nuit. Le bruit du dimanche c’était ces boules qui se heurtent. A l’autre bout de la maison, à quelques mètres, lorsque j’ai ouvert la soupente, nous y avons dormi. La fenêtre arrivait au ras du sol. Le matelas étant dépourvu de sommier, nous dormions la tête dans la fenêtre. Qu’on nous vît m’était indifférent, mais voir ne m’intéressait pas: ainsi exposé, l’extérieur était sans charme.
Sans cesse, au lit surtout, je prépare la suite des événements, pose les obstacles, les mesure, change leurs positions. Je me crois aux commandes. Autrefois dans cet exercice je chevauchais le temps sans un doute. C’est de la vie que je disposais, et par pans entiers. Désormais je ne prévois qu’à échéance d’une semaine voire de quelques jours.
Mes opinions braquent les interlocuteurs. Si je les tais l’esprit me pèse, si je les dis je perds des amis et bientôt n’en aurai plus. Et si je les clamais ces opinions? Les voix extérieures rallient des suffrages parce qu’elles ont extérieures. Mais le risque existe qu’on vous brusque alors dans une position de pouvoir. Le pouvoir, cette aberration.
Lecture de J‑J. au Musée d’art moderne de Genève suivie d’un repas au restaurant. A table conversation d’apparatchiks de la culture: bourses et subventions, subventions et postes, postes et carrière. Je suis assis entre deux femmes. D’après la gouaille des françaises. En fait, des Marseillaises. Je fais signe que je ne mangerai pas. Comme il vaut mieux adapter son discours à l’interlocuteur sous peine de commettre un impair — je pourrais me révéler utile — elles me demandent ce que je suis. Ah, vous êtes Suisse? Maintenant qu’il est établi que je ne suis personne, elles échangent les informations du jour: les aides municipales, elles ont fondu, telle élue de droite, un crabe, la maison de la poésie, un beau projet, et pour conclure: Marseille est un ville dure. Oh moi, dit la première, je passe mon temps dans mon atelier. Après quoi elle explique à la tablée qu’il s’agit d’un pauvre atelier avec vue sur la mer, dans un quartier malfamé. L’autre se répand en imprécations contre un commissaire d’exposition. Après cette passe d’armes, les deux artistes marseillaises s’adressent aux Français qu’elles ne connaissent pas: et vous, vous vivez où en France? Il apparaît alors que tous les Français qui sont autour de la table, y compris les Marseillaises, vivent à Genève.