Tourné d’affichage dimanche, de distribution lundi. Deux fois de nuit après une heure de pénombre. L’adolescente que je forme pour me remplacer regarde, je pose les affiches. Nous allons à vélo, en zig-zag, un bus manque la renverser, nous repartons. Même plaisir qu’il y a vingt ans à voler à travers la ville. Puis au café où je lui donne les consignes: quelles affiches arracher, recouvrir, laisser, récupérer, quels annonceurs privilègier- ce n’est plus moi qui parle, le discours est imprimé, je tourne la manivelle, je le déroule. Sentiment inchangé de la vanité du travail. Et si le travail garantit un statut social, pire encore. Me revient mon effarement le jour où, dans ce bureau où je servais d’homme à tout faire, nous avons déballé un fax. Le patron le met en route et m’indique la tâche: envoyer un document aux trois cent destinataires d’une liste. Je dispose la page sur le fax, je tape le numéro, la page file dans la machine, je la récupère, je biffée le numéro, je recommence. Le salaire que je reçois en fin de semaine est produit par cette activité. Je me représente le fax d’un côté et de l’autre l’argent, Je me représente la répétition, l’ennui, la bêtise de l’activité. L’adolescente rentre chez elle. À l’évocation du salaire ses yeux ont brillé. Ce mot signe son entrée dans le monde des adultes. Ce matin je pensais aux groupes de rock qui commençaient leur carrìère il y a vingt ans lorsque je posais mes premières affiches. Attitude, paroles, musique, déclarations agressives. Condamnés aujourd’hui à confirmer, à jouer à 60 ans avec la même rage, à tenir les mêmes propos.
Tolérance, mot à bannir. Politique de la faiblesse. Dire qu’on ne s’opposera pas quand bien même l’acte ou la pensée seraient nuisibles. Mais pour cela, il existe la loi! Et le tour est joué: l’Etat s’érige en seul juge de ce qui n’est pas recevable. À commencer par le refus de la tolérance.
La vie au contact des machines nous a‑t-elle fait perdre notre sensibilité aux émotions et aux idées? En lieu et place d’une humanité consciente et fragile donc forte, nous avons une humanité débile et individuelle où la maîtrise technique est la mesure de la liberté. A l’apprentissage de la pensée succède l’assimilation des procédures. Le monde devient une machine dont la compréhension est possible à priori: le comprendre, c’est additionner ses parties conformément à un principe mécanique. Est alors posée la question de l’avenir. Si faute de personnalités le débat s’épuise, seule l’idéologie pourra imprimer une direction.
Conférence de Giorgio Agamben à la Miséricorde dans un amphithéâtre plein où l’assemblée est faite d’étudiants mal réveillés, de moniales lisses et de catholiques slaves. Le thème est théologique: mysterium iniquitatis, le raisonnement brillant et inintelligible. Derrière les explications on devine la portée révolutionnaire du propos, mais si pour un public choisi la compréhension est mal acquise que penser de la transmission à al cité? Au dernier mot je me lève ayant à rejoindre l’entraînement de boxe et vois sur la table aux livres ce titre d’un des derniers livres parus du philosophe que je jalouse aussitôt: La très haute pauvreté.
Dans les villes lentes où demeure vivace la tradition des travaux de campagne, la plus petites des actions déparant l’ordre quotidien suscite l’étonnement dans les yeux des passants. Tandis que les habitants de capitales luttent contre les figures anormales qui bouleversent l’illusion de continuité, les habitants des villes mineures s’en régalent .
Jamais ne cesse le dialogue des regards. D’ailleurs le champ de la vision dépasse le seul contact visuel et partie du regard est senti. Ainsi la première phrase qui sera prononcée n’est pas indemne des regards qui l’ont précédée quand bien même il semble aux interlocuteurs qu’aucun regard n’a été échangé. Mais il existe aussi des individus qui, craignant d’être mis à mal dans ce dialogue, se placent délibérément au-dessous des regards. Ils avancent en tapinois, esquivent les corps, surveillent devant leurs pieds. Le réflexe naturel est de chercher leur regard. Dès qu’il est trouvé l’autre renoue avec le dialogue. L’expression qui se dessine sur son visage dit assez son contentement. Mais il arrive aussi qu’il s’écarte. Le malheur qui le guette est alors visible à ceci que l’espace commence à lui manquer.
L’adresse en main je me fourvoie dans une rue noire. Olofso confiante marche à mes côtés. A deux pas le boulevard est illuminé, puis il disparaît et la rumeur du trafic s’estompe. Je ne veux pas demander mon chemin, nous allons aboutir. Mais voilà que la rue plonge dans le passé, se remplit d’étranges bâtiments, ne semble plus de Paris. Une famille discute au carrefour. Elle s’interrompt à notre passage. Longtemps que nous devrions avoir trouver l’immeuble où vit l’écrivain O.T. remarque Olofso. Au téléphone, ce matin, O.T.s’est plaint du bruit qui monte de la rue jusqu’à sa chambre de bonne, or dans cette rue le silence règne. Olofso veut rebrousser chemin, je ne réponds pas. Quelque chose au fond de la rue m’hypnotise et je marche. Parce que je lis assidument Calaferte à cette époque, je crois reconnaître le quartier de Paris qu’il décrit dans les Cahiers, mais j’ignore s’il a jamais décrit Paris et je sais qu’il ne donne jamais de noms de rues. Vingt minutes plus tard, nous atteignons une épicerie arabe. Les victuailles sont figées, le propriétaire regarde devant lui. Nous l’interrogeons. Il ne sait pas. Il conseille de revenir sur le Boulevard. Quand nous retrouvons la lumière un passant nous oriente. Il recommande de prendre le métro alors qu’une demi-heure auparavant nous descendions à la station que l’écrivain O.T. nous avait indiquée, en précisant: c’est à deux minutes. Aujourd’hui je pense que cette rue n’existait pas. Nous arpentions un lieu parallèle, un lieu dont les habitants ont perdu tout contact avec Paris et le présent, un lieu où la vie est arrêtée.
Quand nous sonnons chez O.T. il ne demande pas les raisons de notre retard. Sa femme se tient au milieu de la pièce. Elle respire fort. Le plafond est en mansarde et je vois que se tenir debout, là, au milieu de la pièce, est la seule possibilité si on ne veut pas s’allonger sur le lit, or le lit est occupé par l’écrivain O.T. La femme éteint la lumière et nous sortons. L et moi buvons abondamment. Après le restaurant, O.T. nous emmène dans des bars. En fin de tournée une équipe de serveurs éméchés verse du cognac sur le comptoir de zinc et lui met le feu. Nous resterions toute la nuit mais O.T. est fatigué. Effrayé aussi, et las: l’excès qu’il invoque par le discours le trouve en fuite dès qu’il prend forme réelle. Il n’aime pas les flammes sur le comptoir ni les cris.
Un jour, bien avant Paris en cette année 1991, nous volons une voiture avec le projet de gagner l’Inde. Nous voici à la sortie de l’autoroute, nous voici dans la nuit et je n’ai plus qu’un but: l’Inde. J’en parle, je m’enthousiasme, je conduis. O.T. se tasse dans son siège. Il bougonne. Je lui demande ce qu’il a, il se tait. Peu après, livide, il fait arrêter la voiture, sans un mot descend, repart à pied en direction de Genève.