Prévu d’aller au Lac noir demain. Un peu de soleil et du brouil­lard dit la météo. C’est l’hiv­er mais sans neige et l’hiv­er seule la neige attire dans cette impasse. Les cartes indiquent plusieurs lacs. J’ai cher­ché ceux qui sont éloignés des alpages. Le lieu n’est pas élevé — entre 1000 et 1600 mètres — mais il est à part. Et depuis que j’ai décidé d’y planter ma tente, ver­ti­cal et pro­tecteur. J’y resterai trois semaines en mai, couché. Tel que je l’imag­ine, le lieu n’est pas vis­ité. Celui qui arpente la hau­teur me marcherait sur le corps. Couché là, le corps devient la montagne.

Tourné d’af­fichage dimanche, de dis­tri­b­u­tion lun­di. Deux fois de nuit après une heure de pénom­bre. L’ado­les­cente que je forme pour me rem­plac­er regarde, je pose les affich­es. Nous allons à vélo, en zig-zag, un bus manque la ren­vers­er, nous repar­tons. Même plaisir qu’il y a vingt ans à vol­er à tra­vers la ville. Puis au café où je lui donne les con­signes: quelles affich­es arracher, recou­vrir, laiss­er, récupér­er, quels annon­ceurs priv­ilègi­er- ce n’est plus moi qui par­le, le dis­cours est imprimé, je tourne la maniv­elle, je le déroule. Sen­ti­ment inchangé de la van­ité du tra­vail. Et si le tra­vail garan­tit un statut social, pire encore. Me revient mon effare­ment le jour où, dans ce bureau où je ser­vais d’homme à tout faire, nous avons débal­lé un fax. Le patron le met en route et m’indique la tâche: envoy­er un doc­u­ment aux trois cent des­ti­nataires d’une liste. Je dis­pose la page sur le fax, je tape le numéro, la page file dans la machine, je la récupère, je bif­fée le numéro, je recom­mence. Le salaire que je reçois en fin de semaine est pro­duit par cette activ­ité. Je me représente le fax d’un côté et de l’autre l’ar­gent, Je me représente la répéti­tion, l’en­nui, la bêtise de l’ac­tiv­ité. L’ado­les­cente ren­tre chez elle. À l’évo­ca­tion du salaire ses yeux ont bril­lé. Ce mot signe son entrée dans le monde des adultes. Ce matin je pen­sais aux groupes de rock qui com­mençaient leur car­rìère il y a vingt ans lorsque je posais mes pre­mières affich­es. Atti­tude, paroles, musique, déc­la­ra­tions agres­sives. Con­damnés aujour­d’hui à con­firmer, à jouer à 60 ans avec la même rage, à tenir les mêmes propos.

Tolérance, mot à ban­nir. Poli­tique de la faib­lesse. Dire qu’on ne s’op­posera pas quand bien même l’acte ou la pen­sée seraient nuis­i­bles. Mais pour cela, il existe la loi! Et le tour est joué: l’E­tat s’érige en seul juge de ce qui n’est pas recev­able. À com­mencer par le refus de la tolérance.

La vie au con­tact des machines nous a‑t-elle fait per­dre notre sen­si­bil­ité aux émo­tions et aux idées? En lieu et place d’une human­ité con­sciente et frag­ile donc forte, nous avons une human­ité débile et indi­vidu­elle où la maîtrise tech­nique est la mesure de la lib­erté. A l’ap­pren­tis­sage de la pen­sée suc­cède l’as­sim­i­la­tion des procé­dures. Le monde devient une machine dont la com­préhen­sion est pos­si­ble à pri­ori: le com­pren­dre, c’est addi­tion­ner ses par­ties con­for­mé­ment à un principe mécanique. Est alors posée la ques­tion de l’avenir. Si faute de per­son­nal­ités le débat s’épuise, seule l’idéolo­gie pour­ra imprimer une direction.

A 40 ans cer­tains de mes amis ne par­lent plus.

Con­férence de Gior­gio Agam­ben à la Mis­éri­corde dans un amphithéâtre plein où l’assem­blée est faite d’é­tu­di­ants mal réveil­lés, de moni­ales liss­es et de catholiques slaves. Le thème est théologique: mys­teri­um iniq­ui­tatis, le raison­nement bril­lant et inin­tel­li­gi­ble. Der­rière les expli­ca­tions on devine la portée révo­lu­tion­naire du pro­pos, mais si pour un pub­lic choisi la com­préhen­sion est mal acquise que penser de la trans­mis­sion à al cité? Au dernier mot je me lève ayant à rejoin­dre l’en­traîne­ment de boxe et vois sur la table aux livres ce titre d’un des derniers livres parus du philosophe que je jalouse aus­sitôt: La très haute pauvreté.

Dans les villes lentes où demeure vivace la tra­di­tion des travaux de cam­pagne, la plus petites des actions déparant l’or­dre quo­ti­di­en sus­cite l’é­ton­nement dans les yeux des pas­sants. Tan­dis que les habi­tants de cap­i­tales  lut­tent con­tre les fig­ures anor­males qui boule­versent l’il­lu­sion de con­ti­nu­ité, les habi­tants des villes mineures s’en régalent .

Gala de retour de la Côte demain. Je regar­dais les pho­togra­phies des années passées. Nous avons été heureux. Cela  ne veut pas dire que nous­l’ayons su, ni même qu’en le dis­ant nous le sachions.

Pay­er moins cher rend pauvre.

Jamais ne cesse le dia­logue des regards. D’ailleurs le champ de la vision dépasse le seul con­tact visuel et par­tie du regard est sen­ti. Ain­si la pre­mière phrase qui sera pronon­cée n’est pas indemne des regards qui l’ont précédée quand bien même il sem­ble aux inter­locu­teurs qu’au­cun regard n’a été échangé. Mais il existe aus­si des indi­vidus qui, craig­nant d’être mis à mal dans ce dia­logue, se pla­cent délibéré­ment au-dessous des regards. Ils avan­cent en tapinois, esquiv­ent les corps, sur­veil­lent devant leurs pieds. Le réflexe naturel est de chercher leur regard. Dès qu’il est trou­vé l’autre renoue avec le dia­logue. L’ex­pres­sion qui se des­sine sur son vis­age dit assez son con­tente­ment. Mais il arrive aus­si qu’il s’é­carte. Le mal­heur qui le guette est alors vis­i­ble à ceci que l’e­space com­mence à lui manquer.