Insomnies. Je poursuis dans le sommeil mon chantier littéraire et suis donc ramené à la veille. Les bruits de la ville se sont tus, il est 4h30, j’ouvre la fenêtre, ne peux plus dormir, lis Calaferte puis les bêtises de quelques jeunes auteurs que la prétention dirigeait vers le travail en banque et l’achat de voitures haut de gamme: on les sent presser de mettre un point final à leurs pages pour toucher en nature la rançon de leur prouesse. Puis j’ai faim. Dans les armoires je ne trouve que des nourritures saines, énergétiques, concentrées: chocolat, corn-flakes, jus. Je reprends mes lectures, mais les caractères flottent sur la page. Deuxième moitié de la nuit visitée de rêves qui agacent les nerfs avec des motifs de désirs frustrés, et quand vient le matin, il pleut, les paupières sont lourdes, j’écoute les voix vives et décidées d’un couple de dames qui passe dans la rue, ne doute pas de sa direction, conquiert chaque jour une situation qui se livre dans la répétition des gestes, des heures, des camaraderies, et j’admire.
Littérature d’empire
Cet ami dont je trouve le nom sur un programme théâtral que je distribue ces jours. Résumé de la pièce: deux immigrés venus fraîchement en Europe confrontent leur rêve à la réalité quotidienne de nos pays. Littérature de mondialisation. Sous-genre de la propagande d’empire. Mais par-dessus tout, cet ami ne quitte jamais la Suisse, ne voyage pas, et si vous prenez rendez-vous, il fixe la rencontre à deux rues, trois au plus de sa demeure, avouant avec comique, mais non sans sérieux, qu’il craint de s’égarer.
Acablar
Séances de travail sur Acablar. Inquiétude à l’approche des heures d’écriture qui se traduit par une attitude concentrée, et pour ainsi dire solennelle dont j’ai conscience qu’elle est hors de propos. Les directions que le texte prend sont si mêlées que l’effort de synthèse à chaque instant requis menace sans cesse le projet. Autant je puis écrire vite, autant je suis lent lors qu’il faut débrouiller tant de pistes. J’ignore si quelqu’un pourra lire ce livre, mais il est certainement plus proche de la littérature que tout effort que j’ai pu jusqu’ici entreprendre. Valérie Solano, des éditions des Sauvages, à qui la publication est promise, fait remarquer que la plupart de ses auteurs aiment à raconter et que, redoutant le vertige initial, ils restreignent leur champ par un artifice qui, régulièrement, les mènent du genre romanesque au genre policier. Je préfèrerais cesser d’écrire.
Heinrich Blücher
Heinrich Blücher, le second mari d’Hannah Arendt, prend place dans une salle de la New School de New-York pour écouter une conférence sur Rembrandt. L’historien de l’art annoncé tarde, le public s’impatiente. Blücher se propose. Spontanément, une heure de suite, il parle sans notes de Rembrandt Les amateurs qui composent le public suggèrent à la direction de le nommer professeur.
Domeren
J’ai beau avoir de la pluie, du vent, de la neige, être froid, être seul, sans divertissement, sans lecture, ne manger que des pâtes, du pain noir et passer l’essentiel de mon temps à fixer une toile de tente bleue, je ne suis pas pressé de rentrer. Cette agitation des villes est si désolante qu’il faut parfois inventer des défis pour se racheter.