Dites et on vous reprochera ce que vous n’avez pas dit.
Meubles
Deux couples visitent séparément l’appartement que je dois, renonçant au bail avant échéance, remettre, et tous deux, sans ambages, demandent si je laisse les meubles. Bien entendu, ils paieront, mais tout de même, quelle chose extraordinaire que la disparition de tout rapport affectif aux objets.
Tension
Tantôt, comme je me promenais dans les bois, je croise Hannah. Elle est seule, nous parlons, puis chacun poursuit dans sa direction. De retour dans l’appartement du Criblet, je m’aperçois que le charme est rompu. L’an dernier, persistait une aura liée à notre brève relation, non parce qu’elle avait été brève, mais parce que n’ayant pas été assez consommée, chacun ressentait, malgré lui, cette tension heureuse que produit la représentation d’un désir disponible. Il vient de disparaître.
Shakespeare
La semaine dernière, B., journaliste indépendant qui fournit des articles culturels à des publications de gauche sollicite l’écrivain Russel Banks. Rendez-vous est pris. B. s’installe sur la terrasse du Grand hôtel Kempinski où l’Américain est descendu aux frais de la Ville de Genève et avertit la serveuse:
- Vous serez bien aimable de ne pas nous déranger pendant la demi-heure qui suit, j’interviewe un des plus grands écrivains américains.
La gamine réfléchit.
- Shakespeare?
Au bout d’un quart d’heure, tandis que l’enregistreur tourne et que la discussion va bon train:
- Tout va bien Messieurs, vous n’avez besoin de rien?
Cassations
Relecture de Cassations, texte de 2002 dont j’avais tout oublié, que le poète et constructeur de satellite Désagulier publie en revue à Paris. Le ton lyrique des premières pages gêne. Par endroits je crois entendre le “Nathanaël…!” de Gide. Puis je me laisse entraîner par le rythme du soliloque et goûte cette période de narration qui évoque la vie au village de Gimbrède, les collines et les colombes du Gers, le feu et la corvée de feuilles sur la place aux marronniers. Non seulement, je me retrouve dans ma maison, mais aussi dans mon personnage d’ autrefois, ravi et décalé, ne participant au monde qu’à la façon du spectateur, sentiment qui ne m’a pas quitté, mais qui, j’imagine sous la pression des pouvoirs de société, n’est plus du tout vécu sous un aspect positif et porteur de rêveries.
Course
Des navettes bondées acheminent sur la ligne de départ des coureurs portant le dossard. Je me représente ce transport, cette foule, et cela me paraît absurde. Puis je m’endors. A neuf heures le lendemain, je quitte les enfants vêtu court, le front ceint d’un tissu, le chronomètre au poignet. De la gare des bus de Fribourg, la navette me dépose dans la Grand-rue de Morat. Le coup de pistolet retentit, la course commence, agréable, par temps doux, au milieu de haies de spectateurs qui applaudissent et agitent des cloches. Je vais à mon rythme, qui est moyen, et réfléchis aux problèmes que suscite l’écriture d’Acablar. Or, chaque fois je trouve une idée, il se produit comme un appel d’air, ma foulée grandit. Puis je reviens à la normale, jusqu’à l’idée suivante. Alors, à nouveau, j’accélère. Et ainsi de suite. Devant Fribourg, à l’approche de la porte de Morat, j’aperçois une arche gonflable marquée Arrivée. Aussitôt, je m’élance, double les autres concurrents, passe sous l’arche, m’arrête. Et constate que la course n’est pas finie, que seul entre tous j’ai accéléré, que la montée de la rue des Alpes est devant nous. Le soir un bénévole me dira:
- J’ ai fait signalé l’erreur à l’organisation, mais ils n’ont en pas tenu compte. Enfin, l’essentiel est que cela n’ait gêné personne.