Errants

Cer­tains des couloirs de l’u­sine désaf­fec­tée où nous viv­ions étaient fréquen­tés par des dégénérés. J’en repérais deux. L’un, coif­fé d’un bon­net de laine dif­forme, la mine épatée, pataugeait dans des bas­kets sans lacets, parais­sait aphone. La police l’u­til­i­sait pour obtenir des ren­seigne­ments sur les réseaux de squat­ters : on l’aperce­vait auprès des inspecteurs les jours d’é­vac­u­a­tion. L’autre, exalté, dithyra­m­bique, fou, sem­blait habité des démons. Il s’ex­pri­mait en français avec un accent alle­mand, mais trop vite et avec trop d’én­ergie pour ne pas laiss­er devin­er un état mod­i­fié. Avec quelques clochards, la plu­part jeunes, ils erraient dans la ville et dans l’u­sine. Lorsqu’ils étaient par trop désœu­vrés, ils ‘encu­laient les uns les autres.

Protection

Au guichet de la bib­lio­thèque can­tonale, comme je rap­porte une livre fait pour dur­er (du moins je le souhaite et l’e­spère, Pas­cal Quig­nard, Les Désarçon­nés), je m’aperçois que j’ai corné les pages. Dis­crète­ment, tan­dis que l’employé véri­fie ma carte de lecteur, je lisse. Le vol­ume est neuf. Je l’ai tenu sur moi quelques jours, l’ai manip­ulé sans excès. Or il a vieil­li. Je me sou­viens que l’une des tâch­es qui m’é­taient con­fiées au titre du tra­vail des étu­di­ants con­sis­tait à plas­ti­fi­er les livres du départe­ment de philoso­phie. Il sem­blerait que l’on choisit désor­mais de jeter et de remplacer.

Acablar

Aca­blar, que j’écris ces jours à Domeren, deux mil mètres, sous tente et sous la pluie. Même tech­nique de com­po­si­tion qu’ Ogro­rog mais sans le fil con­duc­teur, trop évi­dent, du voy­age — plutôt, du déplace­ment. Ain­si, j’au­rais sou­vent à pass­er par le chas de l’aigu­ille pour que tien­nent ensem­ble des notes dis­parates. Dans l’im­mé­di­at, elles s’at­tachent à la nature et à l’his­toire des idées, mais il va en venir d’autres et alors il fau­dra beau­coup de fil.

Neige

L’hiv­er, les vach­es regar­dent la neige et se deman­dent où est passé l’herbe.

Politique

Cette nuit un rêve m’ex­plique, et je signe sans com­pren­dre, mon idée poli­tique. Immeu­ble coquet. Je sors par un jardin entretenu, fleuri, encadré de baies. Le gar­di­en m’ou­vre le por­tail. Deux femmes vêtues de noir s’éloignent. Je recon­nais L. et sa mère. La fille s’abrite der­rière un par­avent de cuir, la mère tient une casse­role devant son vis­age. Elles vont à prière. D’ailleurs, j’ai tou­jours su qu’elles étaient juives, mais la casse­role, me dis-je, c’est un peu démon­stratif. Cepen­dant une man­i­fes­ta­tion s’or­gan­ise devant l’im­meu­ble. Le gar­di­en se porte à mon sec­ours, m’ou­vre le chemin. Lais­sez, lui-dis-je, je vais faire entr­er le peu­ple. Le gar­di­en, aus­sitôt rejoint par des dig­ni­taires, est affolé: vous n’y pensez pas! J’ou­vre le por­tail, le peu­ple se répand dans le jardin. Voilà, dis-je, vous pou­vez avancer jusqu’i­ci, pas un cen­timètre de plus! Puis j’en­tre dans l’im­meu­ble. Intérieurs cos­sus, chem­inée, chaleur. Un min­istre me talonne. J’empoigne son chignon et le traîne dans l’escalier. Ne croyez pas que je vous respecte parce que vous êtes min­istre! A l’é­tage, des filles nues et offertes. Je leur par­le et m’assieds sur des coussins, je leur fais com­pren­dre que je ne suis pas du genre à prof­iter et je ren­tre dans mes apparte­ments. A peine ais-je embrassé ma famille que des camelots déversent sur la table du salon toutes sortes de pro­duits dont ils van­tent les qual­ités. Je m’in­ter­roge sur le bien-fondé de la démarche. Dois-je les met­tre à la porte? Sont-ils vrai­ment entrés sans deman­der? Un skate retient mon atten­tion, mais je ne veux pas le mon­tr­er, notre vie privée serait mise à mal. Je descends dans l’ate­lier voir les con­di­tions de vie des pau­vres gens qui fab­riquent cette camelote. S’ils veu­lent pren­dre une pose, dis-je au con­tremaître, je vais les remplacer.

Punks

J’ai con­nu des punks con­struc­tifs. L’un d’en­tre eux est devenu clown; il a peint sur sa veste de cuir un por­trait de Grock et par­court le pays à bord d’une roulotte. Les autres, ceux qui ne sont pas morts, devi­en­nent assistés soci­aux puis assis­tants sociaux.

Chat, souris, rat

Enfon­cé dans le sac tan­dis que la pluie hache la tente, je récite soudain une série de comptines inven­tées dans l’acte: la souris au chat/ ain­si s’adressa/ n’avez-vous aucun souci/ que vous ayez l’air si rat? Il m’en vient dix, douze sur toutes sortes d’an­i­maux par­mi lesquels le tou­can, puis plus rien. D’ailleurs, impos­si­ble d’en pren­dre note. Cela s’est déroulé dans un demi-som­meil et il m’a fal­lut des efforts pour recon­stituer celle que je donne en exemple.

Temps

Petite impa­tience. Le temps ne passe plus. Je suis assis sur la crête, assis dans ma chaise, je vis­ite les trous, je monte sur une pierre. J’ai regardé l’heure puis j’ai trou­vé une phrase pub­lic­i­taire imprimée sur le fla­con de sel, une excel­lente phrase sur le retrait des eaux il y a 200 mil­lions d’années.

Cascade

Douche com­plète, tran­quille, dans la cas­cade. Vivre dehors a du bon, c’est à peine si j’ai sen­ti le froid.

Désir

Gala écrit, si tu savais comme je t’aimerais plus fort si tu voulais. Aimerait? Je suis donc aimé faute de mieux et suis moi-même faute d’être celui qu’elle voudrait. Rien de tel qu’une phrase casse-tête pour se faire désirer.