Fautes

Daniel de Roulet me sig­nale deux fautes dans mon dernier livre. Je veux dire, erreurs. Peut-être cher­chait-il des fautes? Il a trou­vé des erreurs.

Panneau

Quand l’a­gent lui expli­qua que le pan­neau n’avait aucune fonc­tion, il crut ren­dre un ser­vice en le sciant ce qui con­staté l’a­me­na en prison. Certes, lui dit-on, le pan­neau n’avait pas de fonc­tion, mais l’er­reur n’é­tant pas admise dans le ser­vice, sur le rap­port étab­lis­sant l’inu­til­ité du pan­neau, il fut ajouté “pro­vi­soire”, en con­séquence de quoi, fonc­tion serait bien­tôt trou­vée. Les récrim­i­na­tions étant toutes recev­ables, elles furent toutes reçues et trans­mis­es, et le chef parais­sant devant le scieur de pan­neau expli­qua: si vous allez au bout de votre plainte, un agent devra être sanc­tion­né. S’il l’est, il ira peut-être en prison. Un agent en prison est du plus mau­vais effet sur la pop­u­la­tion qui viendrait alors réclamer clé­mence pour toutes sortes de fautes. De fait, vous ren­driez un véri­ta­ble ser­vice à la com­mu­nauté si vous accep­tiez de rester un jour en prison.
- En con­trepar­tie, nous vous assurons qu’à votre libéra­tion, vous trou­verez le pan­neau muni d’une inscription.

Chroniques

Ecrivains, pour cer­tains des amis, qui tra­vail­lent au moyen de la fic­tion, les brèch­es de l’his­toire: séjour au sovkhoze d’Os­sip Man­del­stam, échange com­mandé de let­tres entre Ella et Scott lorsque les Fitzger­ald suiv­ent à l’asile un traite­ment psy­chi­a­trique, fils illégitime de Descartes, retraite de J.D. Salinger… Les occa­sions de mêler sa plume aux chroniques n’é­tant pas illim­itées la ques­tion se pose de savoir si le genre est nou­veau et en quoi il éclaire notre époque.

Extraction

Sans cesse il y a extrac­tion: du ven­tre de la mère, du ven­tre de la nature, du giron des familles, du poids de la com­mu­nauté, de la pesan­teur des idéolo­gies, de la fas­ci­na­tion des idées.

Violence

Trans­fert de vio­lence: de la nature à l’homme. Dégagé du chaos, l’homme règne par la vio­lence. Il oppose à la nature la vio­lence qu’il a subie du fait de la nature.

Banque

Attablé à Morges avec des auteurs de romans policiers. M. explique com­ment racon­ter un braquage et se plaint que l’ap­proche réal­iste soit dev­enue invend­able.
- Tu imag­ines un voy­ou, il pleut, il a les pieds mouil­lés, son cousin a un flingue, il sait à peine l’u­tilis­er, c’est dimanche, un dimanche pour­ri, la ban­lieue. Le casse échoue, il va en pren­dre pour cinq ans, peut-être sept, c’est la peine en France pour un casse, mais dans le quarti­er, tout le monde sait qu’il a fait le coup, il a désor­mais une répu­ta­tion…
Plusieurs fois, il décor­tique la scène, par­le de l’at­ti­tude du voy­ou, juste avant le braquage, des gestes qu’il fait, des mots qu’il prononce.
Le soir, par un des ses amis, j’ap­prends que M. a été con­damné à vingt ans de prison pour l’at­taque d’une banque.

Lanterne

La lanterne prend feu. Je jette de l’eau. Elle brûle. Je la roule dans l’herbe. Elle ne s’éteint pas. Plutôt amu­sant, n’é­tait-ce la tente et le risque d’explosion.

Oberwill i.S.

Trois chas­seurs. Le plus jeune porte le mous­que­ton. Ils tour­nent autour de la tente. Les voix me réveil­lent. Que faîtes-vous? Je dor­mais. Et vous? La chas­se. Vous venez d’Ob­will? Le jeune cor­rige: oui,  nous venons d’Ober­will. Alors m’as­saille un doute: et si Gala qui doit m’en­voy­er un sac de couchage en poste restante n’avait pas véri­fié le nom du village?

Port

Expéri­ence faite, les dix litres d’eau pris à l’al­page se por­tent torse nu si on veut affron­ter les rigueurs de la nuit dans des habits secs.

Acablar

Au début, aucun rêve, grandes plages de som­meil noir. Puis cette qua­trième nuit, les voici l’un der­rière l’autre, ser­rés et polis. Or, c’est sous cette forme que je me représen­tais hier la con­struc­tion d’Aca­blar: des para­graphes filant des thèmes sans rap­port immé­di­at; explo­ration du cirque de mon­tagne, spécu­la­tion, organ­i­sa­tion de la nour­ri­t­ure, cita­tions. L’in­con­scient aurait donc joué la gamme afin que je puisse juger du ren­du. Ce sont ain­si suc­cédé trois rêves. C’est l’heure du souper. Ma mère s’at­taque à ses dossiers, crie qu’elle n’a pas le temps, me ren­voie au téléviseur et, ajoute-elle, qu’il soit éteint n’y change rien, débrouille-toi! Ensuite un doc­u­men­taire qui mon­tre l’évo­lu­tion du quarti­er de l’U­sine à Genève sur vingt ans. Flâner­ie et ton badin. Fête et désor­dre. Sus­pi­cion, calme pré­caire. Dernier acte, j’en­tre en scène armé d’un fusil. Deux rues à tra­vers­er pour sor­tir de la zone de dan­ger, mais la bretelle du fusil est coincée dans le chargeur. Les habitués du quarti­er por­tent la tenue de com­bat, ils se réchauf­fent devant des ton­neaux en feu. Mon fusil est enfin prêt à tir­er. Alors passe le générique de fin. Mes­sage: le réal­isa­teur souhaitait mon­tr­er ce que nous sommes devenus. Et le troisième: le père d’Olof­so, ivre, ren­verse une boîte rem­plie de dents san­guino­lentes. Je pro­pose de ramass­er. Il me tend une pincette. Le tra­vail est dif­fi­cile, les dents ont glis­sé sous la char­rette d’un bro­can­teur et une oie malveil­lante, encour­agée par le père, pique dans la boîte ce que je viens d’y ranger.