Etrange matière des rêves qui s’offrent avec une telle évidence pendant la nuit que je ne doute pas de pouvoir, moyennant de leur conférer par quelques phrases mnémotechniques, dans le demi-sommeil, une architecture qui les transportera jusqu’au jour, les conserver et me les répéter et qui, le matin, se délitent si bien, que je ne me souviens avoir prévu de me les redire que par hasard et au moment de le tenter apparaissent sans prise et son irrécupérables. Là où ils devraient être, ne se trouve plus qu’une sensation, un lieu vide.
Enfants
Rien ne m’émeut comme la vie de ces enfants contraints par la maladie à garder le lit, pensionnaires à long terme dans une service d’hôpital, soumis à des soins constants et compliqués. Je me représente l’entourage, la famille, les médecins, offrant avec courage leur réconfort, mais qui doutent, ce dont l’enfant, grandi par le danger qui le menace, n’est pas dupe.
Tsunami
Quelques semaines après le tsunami qui a touché les côtes pacifiques en 2004, je voyais dans un kiosque de Genève une photographie de la vague roulant en direction de Surfer’s Paradis, une ville du Queensland, aux environs de Brisbane, photographie à ce point ahurissante que j’étais persuadé qu’il s’agissait d’un montage jusqu’à ce que le tenancier m’explique qu’elle avait été prise par un de ses amis australiens. J’ai ensuite vu une vidéo montrant la vague au moment où elle se dirigeait vers l’île thaïlandaise de Koh Pi Pi. La vague est à un kilomètre de la plage; on y voit des gens s’enfuir en hurlant, mais on voit surtout des gens fixer le large et qui ne bougent pas, parce qu’ils ne croient pas ce qu’ils voient.
Théâtre
Une cliente me joint au téléphone. Elle veut savoir si j’ai distribué ses flyers. Quand avez-vous fait votre première tournée? Il y en avait deux, n’est-ce pas? Quand? Elle veut me prendre en défaut, en vain: je suis sérieux dans mon travail. Elle marque une silence, puis hausse le ton. Je comprends alors qu’elle faisait diversion: ce qu’elle voulait me dire c’est que les affiches qu’elle a envoyées lui sont revenues, que son spectacle va à l’échec, que c’est une catastrophe! Elle est furieuse, c’est de ma faute, d’ailleurs jamais elle n’aurait dû me faire confiance, on ne peut pas travailler avec des personnes dans mon genre, de plus, fatiguée comme elle est, avec tout de travail des répétition, vous vous rendez compte, je prépare mes dix affiches pendant une demi-journée, vais à la poste entre deux rendez-vous avec les artistes et une semaine après, c’est le comble, mon paquet me revient.
- Oui, seulement je n’ai reçu aucun avis de retrait de colis.
- Je vérifierai me dit-elle, mais si vous mentez, c’est un peu fort!
Et la litanie des reproches recommence… Dans toute cette hystérie, une vraie question : pourquoi, ne recevant pas ses affiches ne les ais-je pas réclamer? C’est habituellement ce que je fais. Parce que la façon dont cette femme de théâtre s’exprime donne à croire qu’elle joue et, inconsciemment, j’ai dû émettre un doute quant au sérieux de sa demande.
Amitié
L’amitié est la condition de l’exercice de la pensée. Sans la pensée, pas de présence, pas de personnalité, pas d’exercice de l’amitié. Il faut avoir des amis, les défendre et les garder avec soi pour les moments de solitude. Rien de plus effrayant que cette fausse amitié que nous vendent les marchands, de plus malsain que la dilution du singulier dans les réseaux. L’échange intempestif de signaux est une solitude augmentée.
Terrorisme
La critique devient crise lorsque la liberté d’expression qu’elle véhicule n’est plus admise par ceux qui en sont, de droit, les gardiens. Immédiatement, le pouvoir s’arroge le monopole de la vérité, ce qui veut dire qu’il ment. Pour cacher ce mensonge derrière la nécessité, il doit déclarer la guerre. Comme personne ne veut la faire, il invente le terrorisme.