A la cantine de l’université Miséricorde, un jeune étudiant en économie juge en quelques mots, sur un ton comique et péremptoire, le marasme des Français. J’ai entendu, je ris. Il met sa main sur la bouche, me regarde gêné. Je n’aurai pu mieux dire. Ou plutôt, j’ai perdu la faculté de dire sur ce ton, d’associer spontanément des phrases qui, sans être fausses, débordent la pensée. Ce qu’il convient d’appeler la faconde est d’ailleurs un trait de caractère de la bêtise ou de la présomption chez l’adulte formé au dialogue : cet étudiant n’est que primesautier. Or, quelques heures plus tard, à l’entraînement de boxe, l’occasion m’est donnée de voir la portée d’un telle attitude. Ouvriers, adolescents, policiers, et voyous qui intègrent le groupe, sont aussi coriaces que réservés. Depuis peu, s’y ajoute un personnage amateur de bons mots, jamais en défaut de répartie. Aussitôt, il a ses amis. Et qu’il se fatigue plus vite que les autres boxeurs, reprenne son souffle à l’écart, évite certains exercices, il est excusé. Je dirais même que personne ne le voit: sa faconde lui sert de viatique.
Travail
Lorsque je dis, il y a trop d’argent, je passe pour un provocateur. Si seulement, me dit-on. Mais mettre en avant son cas n’infirme pas le constat. En général, il est indéniable. Il suffit de considérer l’état de corruption des institutions et des dirigeants pour s’apercevoir que si la minorité qui produit des richesses génère assez d’argent pour faire vivre tout le monde, c’est qu’il y en a trop. Ainsi, je suis plus que jamais, partisan du travail obligatoire — s’entend, du travail productif, pas du travail rémunéré par l’impôt.
Horlogerie
Inquiétude au moment de reprendre Acablar. Y entrer me coûte. Je ne suis jamais certain de le pouvoir. En sortir est plus difficile encore. Lorsque j’atteins le milieu du texte en cours de réécriture, il faut se doter d’armes pour gagner la périphérie, franchir les obstacles, l’emporter. Le projet d’écrire désormais selon deux modes opposés trouve ici sa première façon : minutie, concentration, construction, donc lenteur. L’autre façon est plus enivrante: courir devant soi sans se retourner, sans savoir dans quoi ou vers quoi on court; tout aussi incertain, mais roboratif. Un horloger doublé d’un surfeur.
Pluie
Monté sur le toit, il en retira toutes les tuiles. Le ciel était bon, il ne pleuvrait pas. Il démonta les solives, les lambourdes, prit pied sur la plancher, déposa les parois, recula dans le champ. En fin de compte, il jugea que son fils ne s’était pas trompé, que la maison où il comptait faire vivre sa famille était placée dans un endroit sain, digne et offrait un abri contre les vicissitudes du temps. Alors il se mit à pleuvoir.
Equilibre
A la sortie du concert de Flamenco, devant l’église Saint-Jean, un homme d’une cinquantaine d’années, corpulent, droit. Il vacille, manque tomber. Sa femme et sa mère le soutiennent. Il n’est pas ivre, il s’exprime avec mesure. Péniblement, il fait deux pas en avant, retrouve une position. Mais voilà que la porte de l’église s’ouvre de l’intérieur. Se déplacer lui coûte de grands efforts, On le sent en péril. Sa femme le rassure, la voiture ne va pas tarder. Son sens de l’équilibre est touché, la terre tourne à grande vitesse sous ses pieds.