Stasi

Jacob Appel­baum, mem­bre du Chaos Com­put­er Club, racon­te que l’en­tre­prise qui a rem­porté l’ap­pel d’of­fres pour l’en­tre­tien du bâti­ment où sont con­servées les archives de la Stasi a été choisie parce qu’elle pro­po­sait le meilleur prix et qu’il a fal­lu six ans à l’or­gan­isme chargé de la con­ser­va­tion des archives pour décou­vrir que cette société avait été créée par des anciens de la Stasi pour net­toy­er leurs pro­pres archives.

Krav Maga

Au Krav Maga, exer­ci­ce de défense les coudes devant. Après plusieurs change­ments d’ad­ver­saire, me voici con­fron­té à un jeune de grande taille au crâne ras. Il assène un coup. Je reprends mon souf­fle, bande les mus­cles. Sec­ond coup. Il hésite. Je l’en­cour­age à taper fort. Il prend de l’élan, du plat du coude frappe à la hau­teur du plexus. Naïf, je lui fais signe de con­tin­uer. Alors il tape pour tuer. Je perds un mètre de ter­rain, rétab­lis mon équili­bre, me tâte, con­state que je n’ai pas le sif­flet coupé, ressens une douleur puis­sante, dis que ça va, et en effet, comme nous entrons dans la deux­ième heure d’en­traîne­ment, que le corps est chaud, ça va. Mais à vingt-deux heures, de retour à la mai­son, et le lende­main, dans l’avion pour Mala­ga, j’ai l’im­pres­sion à chaque pas, geste, souf­fle, que je soulève un sac de toile qui con­tiendrait un vase brisé. Des bruits de trousseau de clefs réson­nent der­rière la poitrine. Je tou­sse, respire, m’é­tends, m’étire, lis et relis des notices trou­vées au hasard sur inter­net pour déter­min­er si les côtes sont cassées, fêlées, ou s’il s’ag­it seule­ment de la mémoire du corps occupé à digér­er le choc — sans que le mal ait cessé, une semaine plus tard, je ne sais tou­jours pas.

Inutilité

Les deux tâch­es les plus pénibles qui m’aient été con­fiées ne devaient pas ce car­ac­tère à l’ef­fort physique req­uis pour leur exé­cu­tion mais au sen­ti­ment de leur inutil­ité. Dans les deux cas, étant rémunéré à l’heure et payé au mois, les employeurs estimèrent juste de rentabilis­er leur investisse­ment en inven­tant du tra­vail lorsque, pour dif­férentes raisons, le train réguli­er de l’en­tre­prise n’en offrait plus.
Ain­si, à la ferme, la patronne m’en­voya ramass­er des cail­loux. Je mar­chais sur le champ, un seau à la main que j’al­lais ensuite vider dans la remorque d’un tracteur. Que ces cail­loux puis­sent endom­mager les socs de char­rue, j’en con­ve­nais, mais il m’ap­parut très vite que des cail­loux, il y en avait tant, qu’à les ramass­er tous, on fini­rait par ramass­er le champ. D’autre part, force était d’ad­met­tre que jusqu’i­ci per­son­ne ne s’é­tait trou­vé assez désoeu­vré pour se con­sacr­er à cette tâche néces­saire. Enfin, l’ab­sur­dité, plus que cela, la vex­a­tion, tenait au fait que des étu­di­ants archéo­logues, à quelque dis­tance de mon champ, au prix de manoeu­vres savantes, déter­raient les pier­res éboulées d’une con­struc­tion romaine, reléguant mon exer­ci­ce dans la caté­gorie des travaux de forçat.
Dans le sec­ond cas, il me fut ordon­né de class­er des tiges de métal ser­vant à l’ar­ma­ture des bétons par longueur, taille et poids. Le con­tremaitre de l’en­tre­prise de maçon­ner­ie ayant dirigé ses équipes sur les dif­férents chantiers, s’aperçut qu’il m’avait oublié et, affec­tant un air décidé qui ne me lais­sa pas dupe, me prom­e­na à tra­vers les hangars jusqu’à décou­vrir cette tâche à laque­lle, un instant aupar­a­vant, jamais il n’avait songé. Pen­dant des heures, je soule­vais des tiges de cinq à six mètres dont l’a­ban­don, la rouille et les herbes folles dis­aient bien qu’elles ne seraient pas recyclées.

Dialogue

Per­son­nes qui insis­tent pour vous ren­con­tr­er, se mêlent de vous com­pren­dre, vous écoutent, à qui vous don­ner votre atten­tion, votre temps et des signes indi­quant votre désir de pour­suiv­re le dia­logue et qui, au terme de cette pre­mière ren­con­tre, jamais plus ne se man­i­fes­tent, comme si elles avaient véri­fi­er une hypothèse ayant trait à votre car­ac­tère ou encore épuis­er toute leur puis­sance d’ami­tié dans cet échange inaugural.

Librairie

A Neuchâ­tel, à la fois ravi de décou­vrir coup sur coup trois libraires d’an­cien et déçu lorsque je com­prends qu’à l’heure où je quit­terai le bureau de fidu­ci­aire ils seront fer­més pour la pause de midi. Or, après mon ren­dez-vous, l’une des ces bou­tiques, à en juger par la lumière qui sourd de l’in­térieur, est ouverte. La pan­car­te le con­firme: l’ho­raire du matin s’achève à 12h30. Je pousse la porte, salue, con­sulte ma mon­tre, con­state qu’il est 12h39 et mes espoirs à nou­veau s’en­v­o­lent; mais le libraire me ras­sure, je dis­pose de mon temps.
Les étagères encom­brées offrent des vol­umes sur deux rangées, de sorte qu’il faut retir­er les livres placés à l’a­vant pour lire les tranch­es de ceux qui sont placés à l’ar­rière. Plusieurs livres me reti­en­nent, des Inter­views imag­i­naires de Gide, dont je n’ar­rive pas à déter­min­er s’ils sont de la plume de l’au­teur des Paludes et un Masse et puis­sance de Canet­ti dont je lis le début du chapitre sur le devenir des reli­gions d’E­tat, mais dans un cas comme dans l’autre, ces livres qui appar­ti­en­nent à des col­lec­tions rares sont chers. J’hésite tout de même à les acquérir, ne serait-ce que pour éviter que cette librairie, faute de clients, ne ferme (comme il vient d’ad­venir à celle de Fri­bourg), puis annonce sans hypocrisie que je compte revenir bien­tôt tout en m’in­for­mant de l’ho­raire com­plet.
- Oh, ne vous inquiétez pas, je ne ferme jamais! Vous voyez ces enveloppes? En mon absence, il vous suf­fi­ra d’y gliss­er l’argent.

Enfant

Neige douce et légère sur les toits, dans les arbres et au loin, vers le Schön­berg, sur les collines, les fer­mes. Les journées sont cour­tes, la nuit tombe vite; l’ap­parte­ment encore vide, résonne. Gala et moi parta­geons la seul lampe disponible. J’écris en regar­dant, de l’autre côté de la rue, la façade éclairée de la mai­son Jugend Stil, Gala trie des doc­u­ments sur la table rabais­sée de la cui­sine dont je n’ai pas réus­si à remon­ter les pieds après le trans­port de démé­nage­ment. Plus tard je descends acheter de la bière et une plante rue du Jura tan­dis que des cen­taines de voitures avan­cent au pas. Un enfant me dit bonjour.

Etat

De Fri­bourg à Neuchâ­tel en train pour aller sign­er chez le fidu­ci­aire le dossier de 47 pages qui lui per­me­t­tra d’at­ta­quer l’E­tat de Genève pour sa ges­tion abu­sive de mon dossier fis­cal. Une demi journée de plus à tra­vailler pour des fonc­tion­naires dont toute l’ac­tiv­ité con­siste à détru­ire du temps.

Attentat

Chaque fois qu’un indi­vidu soli­taire revendique un atten­tat poli­tique, la police annonce : “les inspecteurs étu­di­ent les motifs con­fus du prévenu”.

Lecture commune

Dès que l’on échange sur une lec­ture com­mune, les élé­ments de con­nais­sance que nous en avons retiré sem­blent se met­tre en place et, alors qu’ils appa­rais­saient jusqu’i­ci flot­tants, s’in­scrire sous une forme sta­ble dans notre mémoire. Plutôt que le signe d’un proces­sus de con­nais­sance qui aboutit, il y faut y voir la pro­duc­tion col­lab­o­ra­tive, par deux inter­locu­teurs, d’un énon­cé orig­i­nal, fondé sur la com­préhen­sion incer­taine que ceux-ci avaient du con­tenu du texte.

Faux internationalisme

Util­isé dans le domaine poli­tique le con­cept girar­di­en du bouc émis­saire per­met à la gauche de stig­ma­tis­er la rhé­torique des nation­al­istes lorsqu’elle désigne l’im­mi­gra­tion comme une des caus­es de la crise de nos sociétés occi­den­tales. Ce faisant, la gauche nie l’his­toire pro­pre et le fonde­ment tra­di­tion­nel de nos démoc­ra­ties au prof­it d’un inter­na­tion­al­isme fondé sur le repen­tir (coloni­sa­tion, traite, nazisme, etc.). Or, c’est pré­cisé­ment sur l’in­stru­men­tal­i­sa­tion de ce repen­tir que le plus agres­sif des tous les mou­ve­ments de droite, le néolibéral­isme, compte pour ral­li­er la gauche à son entre­prise de destruc­tion des démoc­ra­ties via l’im­mi­gra­tion et la réduc­tion de la per­son­ne à un pro­duc­teur-con­som­ma­teur désorienté.