Kojève

Le chef, c’est celui qui dans le cour de récréa­tion décide des jeux. Alexan­dre Kojève.

Gouverner

Ni gou­vern­er ni être gou­verné. Se gou­vern­er. L’a­n­ar­chie est une dis­ci­pline. L’or­dre, tout intérieur, con­fronte moyens et pro­jet à des valeurs pour con­former ses actes sur un plan moral.

Agenda

L’an­née dernière j’ai cru avoir enfin réglé mon prob­lème d’a­gen­da: je ces­sais de me fier à la seule mémoire et con­cen­trais mes notes dans mon télé­phone portable. Or, sans même que je m’en aperçoive, j’ai dou­blé puis triplé mes moyens, recourant à la mémoire, à un agen­da papi­er, à un agen­da mur­al, quand je ne prends pas des notes dans le télé­phone portable. Quant à con­sul­ter ces moyens, je n’en fais rien, con­va­in­cu de me sou­venir de tout. Ain­si, la semaine dernière, j’ai noté un ren­dez-vous lit­téraire lié à un con­cours, appris quelques jours plus tard que j’é­tais le lau­réat, con­fir­mé ma venue et quelques heures plus tard j’a­chetais un bil­let pour Bangkok qui me fait par­tir la veille de mon rendez-vous.

Régisseur

La régis­seur de notre précé­dent loge­ment, rue du Criblet. Etre petit, ridé, trot­tant. Mar­iée à un pro­prié­taire d’im­meu­ble qu’on imag­ine retranché dans un bureau avec télé­phones, ordi­na­teurs et machine à café. Elle, qui n’ap­porte rien dans le cou­ple, hérite du tra­vail de ter­rain et y gagne un sen­ti­ment de puis­sance. La voix cassée et les paupières jaunes, le buste penché, elle grif­fonne et con­damne et à voix basse jouit de sa posi­tion. Tout son office con­siste à val­oris­er les biens du mari et lui rap­porter de l’ar­gent. En avare rusée, elle encaisse auprès des locataires et se garde de rem­bours­er ce qu’elle doit. Elle les col­lec­tionne comme autant d’in­sectes, et le moment venu, lorsque ces locataires remet­tent leur loge­ment, elle les cloue. D’une telle femme dont l’attitude mal­faisante cor­rompt le physique, on dirait: elle s’en tire de cette façon.

Citoyens bruts

Pyra­mide de la cen­sure que décrit Julian Assange. Seule la pointe émerge. Elle représente les assas­si­nats poli­tiques, les empris­on­nements pour délit d’opin­ion, les jour­nal­istes et mil­i­tants empêchés de par­ler. Les autres niveaux sont souter­rains. Et d’abord, cette foule de citoyens qui pra­tique l’au­to­cen­sure de crainte d’ap­pa­raître par­mi les vic­times de la pointe. Puis, au niveau inférieur, les indi­vidus que l’ar­gent, les avan­tages, les réseaux cor­rompent. Un niveau plus bas, ceux qui par­lent des sujets que le con­sen­sus leur pro­pose comme unique régime de vérité. Enfin, les indi­vidus sans édu­ca­tion, qui faute de com­pren­dre, ne s’ex­pri­ment pas et les indi­vidus qui n’ont pas accès à l’in­for­ma­tion. Dans cette hiérar­chie du silence organ­isé m’in­téressent d’abord l’au­to­cen­sure (phénomène général­isé dans nos sociétés occi­den­tales depuis la mise en place du pro­gramme mul­ti­cul­turel) et la fig­ure du citoyen brut, celui qui ne com­prend pas (dont les gou­verne­ments, accé­dant naïve­ment aux pres­sions des lob­bies, favorisent la multiplication).

Discussion extraordinaire

Tout-à-l’heure, con­damné à pren­dre quelque repos suite au coup reçu au Krav maga et cher­chant un effort de rechange, je m’imag­i­nais sur un vélo sta­tique, pédalant à côté de mon frère, avec qui j’avais une con­ver­sa­tion extra­or­di­naire. Je me demandais alors s’il était souhaitable que les autres clients du club l’en­tendis­sent. Mais oui, cer­taine­ment! N’est-elle pas extra­or­di­naire? Ce qui aus­sitôt heur­tait mon goût de la dis­cré­tion. Ou peut-être s’agis­sait-il, par antic­i­pa­tion, d’éviter tout prob­lème éventuel lié à la présence de mouchards. Puis je reve­nais sur le car­ac­tère extra­or­di­naire de la dis­cus­sion. En garder pour soi les béné­fices était une forme de van­ité. Ce n’est pas ce que je visais. Fut-ce au prix d’un cer­tain orgueil,  je désir­ais que chaque client du club, après avoir enten­du nos pro­pos, se représente le men­songe que con­stitue ce deux­ième monde, ce monde d’après la mort que font miroi­ter la reli­gion ou encore la philoso­phie et admette qu’en devisant comme nous le fai­sions mon frère et moi, il était pos­si­ble de faire advenir l’ex­tra­or­di­naire dans ce monde, le nôtre, en recom­bi­nant ses élé­ments. Au lieu de quoi, j’i­rai tout-à-l’heure au club m’in­staller seul sur un vélo et planterai dans mes oreilles des écou­teurs pour suiv­re sur inter­net une con­férence de Bernard Stiegler.

Appartement

Si vaste l’ap­parte­ment qu’aus­sitôt ouverte la porte de ma cham­bre j’ar­pen­tais les couloirs répé­tant dans l’e­spoir que Gala m’en­tendît:
- Tu es où? Où es-tu?

Hypostase

Con­science du lien de toutes choses. Elle se pro­duit de deux manières dis­tin­guées. Un raison­nement sur un objet de pen­sée, par exem­ple le fonde­ment des déci­sions d’Is­abelle la Catholique sur le statut des financiers juifs con­ver­tis, amène à con­cevoir un réseau de sig­ni­fi­ca­tions — rap­port à la com­mu­nauté mozarabe, croisades, Jérusalem, his­toire biblique, créa­tion d’Is­raël, Fuite hors d’E­gypte, Hit­tites, empires grecs, etc. D’autre part: rôle de la finance dans la coloni­sa­tion de l’Amérique, Jésuites, traité de partage avec le Por­tu­gal, luttes d’indépen­dance, cas­trisme, Guan­tanamo; et encore: pein­tures d’El Gre­co, mécènes, athéisme, com­merce tout puis­sant, marché de l’art, glob­al­i­sa­tion, rival­ité avec la Chine etc. Et ain­si de suite, selon des chemins logiques, sub­jec­tifs ou aléa­toires —  réseau de sig­ni­fi­ca­tions dont la richesse, la var­iété et l’ex­ten­sion représente à la con­science ce qu’elle est lorsqu’elle s’ap­plique au tout et par­court sans cesse cha­cune des par­ties de ce tout. La sec­onde manière est brève ou procède de la pre­mière manière, soit: je prends con­science du tout et l’ex­prime à tra­vers cette for­mule “tout est lié”. Dans le cas où la con­science est brève, elle est sans orig­ine, incon­trôlable et son champ est vide: aucune sig­ni­fi­ca­tion n’ap­pa­raît. Pas de Jérusalem, de glob­al­i­sa­tion ou d’Hit­tites. En revanche, si elle procède de la pre­mière manière, elle indique que j’ai cessé de par­courir les sig­ni­fi­ca­tions pour les saisir toutes à la fois; je sai­sis alors une ensem­ble de sig­ni­fi­ca­tions innom­ma­bles dont je ne peux rien dire sinon que “tout est lié”. D’une manière ou d’une autre, la ques­tion est posée de savoir si affirmer Dieu comme être réel ne revient pas à hypostasi­er ce sen­ti­ment du lien de toutes les significations.

Histoire

Super­posées, mod­i­fiées, truquées, la plu­part des pho­togra­phies aujour­d’hui pro­duites représen­tent des sit­u­a­tions, des per­son­nes, des choses qui n’ex­is­tent pas, de sorte que le tra­vail sur archives des his­to­riens — sauf à retrac­er les manip­u­la­tions logi­cielles, ce qui impli­querait que la genèse des images a été mise en mémoire — abouti­ra à la fab­rique d’un roman international.

Malaga

Au Tin­tero, sur le bord de mer, avec quelques quar­ante per­son­nes, une fréquen­ta­tion mod­este pour cet étab­lisse­ment réputé où les garçons promè­nent les plats sous vos yeux et hurlent leurs noms. Si une bro­chette de lan­gouste, une salade mixte ou des anchois frits vous intéressent, vous lev­ez la main et le plat aboutit sur votre table. L’an­née dernières, aux même dates, Gala avait dis­paru sur la plage, le cuisinier était par­ti à sa recherche muni de torche.
A dix-sept heures, nous faisons con­nais­sance d’un Français retraité, marc­hand de chaus­sures de ski, d’armes et de bons mots, qui nous présente la femme dont il est amoureux: une Andalouse qu’il a con­nue à l’âge de dix-sept ans. Il vient de la retrou­ver.
- Et c’est le même amour!
Nous ter­mi­nons les bières, le pastis, le vin et regagnons l’hô­tel Atarazanas à bord d’une camion­nette de loca­tion. A vingt et une heures, nous sommes sur le port: le restau­rant où j’ai réservé pour mon anniver­saire est fer­mé — trop tôt. Plus tard, seuls clients, nous man­geons de l’ag­neau de lait. A deux heures et demie du matin, nous ren­trons par le quarti­er de la cathé­drale. Éclairées pour Noël, les ruelles de la vieille-ville sont en effer­ves­cence, les gens chantent, dansent et boivent, les ter­rass­es sont chauf­fées et bondées, qui veut accéder au comp­toir des bars doit se battre.