Réveillé en pleine nuit je me demandais comment qualifier la capacité maligne qui consiste à proposer pour un problème résolu une solution qui, lorsque se posait le problème, n’a pas été proposée. Je ne parle pas de logique mais d’Histoire. Employons une métaphore. Soit quatre adolescents élevés par un père tyrannique. Chacun comprend qu’il faudrait l’empêcher de nuire mais personne n’a le courage de s’opposer. La tyrannie augmente jusqu’au moment où les adolescents, enfin adultes, quittent leur père. Alors chacun admet comme évident qu’en cas de tyrannie il faut s’opposer au père. L’évidence de la solution leur permet de se prévaloir contre tout retour de la menace, ce qui s’exprime ainsi: plus jamais notre père (et aucun père) n’agira en tyran. La solution qui consistait à s’opposer n’a pas été retenue lorsque se posait le problème. Appellera-t-on resolution, l’apport de la bonne solution , alors que le problème n’a plus d’actualité? Et dans ce cas, que signifie la résolution? Fermeté, courage, décision (selon Littré). Mais aussi: projet que l’on arrête, dessein que l’on prend. L’Histoire, telle que la conçoivent aujourd’hui ces spécialistes qui la considèrent comme une morale reconstructive (comme on dirait une chirurgie reconstructive), mériterait d’être envisagée à travers ce faisceau de définitions qui sépare la resolution de la résolution.
Discussions
Drôles de conversations. Je n’en retiens rien. Elles sont agréables, utiles. Quand elles ne sont que cela, j’y prend part sans m’en rendre compte. Par moments, je m’aperçois que j’y participe, que c’est moi qui parle, répond ou pire, pose des questions. Lorsque je m’en aperçois m’emplit un sentiment d’inquiétude. Cette mécanisation involontaire de la parole me coupe de moi-même. Il serait intéressant de vérifier si l’interlocuteur procède de la même façon. Nous aurions alors un dédoublement: en lieu et place de deux amis de rencontre deux flux de paroles interagissent. D’ailleurs, si au bout de quelques minutes je sonde ma mémoire, rien ne demeure de ce qui fut dit. Tout autrement en va-t-il des discussions serrées, de celles où chaque mot engage votre pensée. Non seulement l’exercice d’écoute implique l’être entier et le concentre, mais aussitôt que se présente son tour de parler, une fabrique se met en marche qui sollicite les ressorts conjoints de la mémoire, de l’expérience et du savoir. De plus, si l’essai aboutit à une parole qui n’est pas trop en défaut d’expression, la satisfaction sera immense d’avoir franchi la clôture de son être et figuré par projection un lieu nouveau qui, pour autant qu’adhésion y soit donnée, sera occupé avec profit. De fait, lorsque de telles discussions, entre toutes enrichissantes, se produisent, il m’en reste trace pendant des mois voire des années.
Mioches
Quel plaisir de voir débouler les enfants dans le préau que surplombe la salle de bains! C’est à l’heure où j’ai le visage tartiné de mousse et l’œil fripé. La cloche sonne, les portes battent, une vague de cris précède leur apparition. Ils ont petits, enveloppés, ronds. Certains, pour atteindre les jeux, courent le long du chemin en crémaillère d’autres se jettent dans tuyau orange et atterrissent sur les fesses dix mètres plus bas. Et comme le gel saisit la colline depuis une quinzaine, tous patinent.
Théâtre capitaliste
Afin de rendre tangible la menace que représentait le communisme à l’époque du procès des époux Rosenberg, un maire d’une petite ville américaine rassembla ses administrés et énuméra les changements que ne manquerait pas d’imposer l’avènement d’un tel système; la nourriture riche et variée remplacée par une brouet de patates et de navet, le cinéma local ne diffusant des films de propagande à la gloire de Staline, les voitures remplacées par des mulets, les habits découpés dans la toile de jute. Après adaptation, cette représentation théâtrale serait aujourd’hui de la plus grande utilité pour figurer à l’attention des Européens l’avenir qui les attend. Mais lorsqu’on se penche avec sérieux sur la possibilité de recourir à pareille méthode, il faut déchanter. De fait, comment obtiendrait-on une représentation d’une société capitaliste qui est elle-même une parodie de la vie? Tout au plus pourrait-on forcer le trait, ce qui reviendrait à accélérer le processus de déréalisation, autrement dit, à travailler pour le capitalisme.
Equilibre
Séance d’entraînement exigeante. La côte semble remise. Certains exercices sont encore douloureux, mais je vais pouvoir, dès lundi, reprendre le programme. Rassurant. Paranoïaque ou non, les nouvelles indiquent assez une accélération générale du pillage des peuples, lesquels, tout habitués à la traite, pourraient finir par relever la tête — du moins tenter de le faire, ce qui suffirait pour mettre bas le fragile équilibre de nos absurdes sociétés.
easyJet
Reçu d’Allia les premiers volumes d’easyJet sortis de presse. Le livre est petit, orange, le titre composé dans les caractères originaux de la compagnie. Il est court (96 pages) et discret. Si mince, qu’on se demande s’il offre quelque chose à lire. Est-ce que, lors d’un prochain voyage, j’aurai le plaisir de voir l’un des passagers le lire?
Russe
Dans le train pour Genève, je prends place en face d’une russe diaphane qui lit avec concentration. Son immobilité est à la fois curieuse et intimidante. J’aurai pu choisir une autre place, mais je m’en tiens à ma décision récente: se rapprocher de la beauté. Pour donner le change, je la salue. Elle marque un temps avant de réagir. C’est alors que je m’aperçois que son attitude n’est pas composée. Elle lève brièvement les yeux, me rend mon salut du bout des lèvres. Le train roule trois quart d’heures. Sa concentration favorise la mienne, je lis de la philosophie, exercice difficile dans un lieu public. Lorsque Lausanne est en vue, elle se prépare avec flegme et méthode. Puis me salue d’une phrase complète:
- Au revoir Monsieur, bon voyage.
L’idée me vient que de telles personnalités doivent être effrayées par les mœurs barbares que notre système développe et entretient.