Intranquillité

Ce mot d’in­tran­quil­lité, assez laid, mais bien utile au moment de qual­i­fi­er notre état de reje­tons du mod­ernisme. L’ac­cu­mu­la­tion d’in­tel­li­gences divers­es, la con­tra­dic­tion native résolue par toutes sortes de reli­gions et de philoso­phies désor­mais elles-mêmes mis­es en con­tra­dic­tions nous con­damnent à nous fuir sans cesse. La sym­pa­thie de l’a­gricul­teur pour ses champs et ses vach­es offre un con­tre­point évi­dent. Je ne veux pas faire de roman­tisme, cette sym­pa­thie est aus­si une pesan­teur, une lib­erté engluée, mais tout de même, que ce soit dans le domaine des idées ou dans le jeu banal des jours, com­ment en est-on arrivé à incar­n­er des posi­tions aus­si insta­bles? Il se pour­rait même, que l’in­tran­quil­lité opère comme une mal­adie dégénéra­tive. L’ag­i­ta­tion niet­zschéenne (pour pren­dre une fig­ure intel­lectuelle) bien­tôt incar­née, c’est à dire, faite chair, sans plus de motifs, de mots, d’opéra­tions men­tales. En début de semaine par exem­ple, ce garçon d’une ving­taine d’an­nées assis à mon côté lors d’un voy­age en train: en trois quart d’heure, jamais il n’est par­venu à ren­tr­er en lui-même, se débat­tant avec son sac, puis sa chemise, son abon­nement, laçant ses chaus­sures, retour­nant à sa chemise qu’il bou­tonne, se coif­fant, cher­chant son reflet dans la vit­re, véri­fi­ant le con­tenu de son sac, s’in­stal­lant enfin pour écouter de la musique, mais bien­tôt relevé et recom­mençant toute la série des actes des­tinés à anticiper la sor­tie du train.

Etats-Unis

La coupure his­torique. Les colons Irlandais qui s’embarquent en pio­nnier pour l’Amérique sont les parias du roy­aume. Illet­trés, ils sont sans his­toire. Quit­tant l’Eu­rope, ses guer­res, son régime de pro­priété, ils se tour­nent ver l’avenir et vers l’in­ven­tion. A cette fin étab­lis­sent avec la nature un rap­port d’u­til­ité dont la démoc­ra­tie à l’améri­caine est l’é­ma­na­tion. Trois siè­cles plus tard, l’Em­pire. Aujour­d’hui finis­sant. Motif qui exac­erbe les ten­sions, et accélère le pro­gramme d’acculturation que tente de faire pass­er par le force les Etats-Unis et à un moin­dre niveau ses alliés anglo-sax­ons (rôle éclairant dans cette hypothèse de l’Aus­tralie). Quoiqu’il en soit, fouil­lé avec intel­li­gence, je prends le pari que ce prob­lème de coupure his­torique expli­querait en par­tie la ten­ta­tion dia­bolique de sim­pli­fi­er l’homme, de le réduire, bref, de le priv­er de son humanité.

Mépris

Reçu hier par cour­ri­er élec­tron­ique un mes­sage d’in­vi­ta­tion à con­tribuer par le don d’un texte à une journée de l’art dont le déroule­ment est prévu en jan­vi­er dans une musée de Genève. Quelques phras­es explica­tives signées d’une incon­nue, respon­s­able à la radio ou à la télévi­sion — cela-même n’est pas claire — définis­sant les con­di­tions de la demande: texte de trois à six min­utes respec­tant des thèmes — suit une série de mots dont le sen­ti­ment est qu’ils sont choi­sis au hasard du dic­tio­n­naire. De plus, la barre des adress­es indique que l’in­vi­ta­tion a été envoyée à deux autres écrivains, elle n’a donc rien de per­son­nel. Enfin, en attaché, une repro­duc­tion de l’af­fiche qui assur­era la pro­mo­tion de la man­i­fes­ta­tion: elle con­tient des fautes d’orthographe. Gens hors d’eaux-mêmes qui a force de mécan­i­sa­tion ser­vent de relais au mépris.

Art

Au-dessus de tout, l’art. Le mot aus­sitôt pronon­cé, une image se forme et plane, que je con­sid­ère et qui me con­tente. Une promesse, un appel à l’ef­fort. Le pro­pre de l’homme. Cette approche mys­tique et infan­tile explique peut-être, par un explic­a­ble trans­fert, ma fas­ci­na­tion pour la pra­tique religieuse. Quand bien même l’ob­jet de la croy­ance me paraît fab­riqué, l’in­téri­or­ité, le recueille­ment, la visée, l’or­dre, la répéti­tion m’appellent.

Détartrant

Le fla­con de détar­trant posé sur l’é­tagère de la salle de bains annonce: tue 99,99% des bac­téries. Nous voilà rassurés.

Detroit

Dans Detroit en fail­lite des archéo­logues pra­tiquent des carot­tages sur les ter­rains en friche pour étudi­er le passé ouvri­er de la ville.

Taches

Les poids que prend l’ad­min­is­tra­tion dans nos sociétés: oui, sans doute! Mais l’on devrait surtout s’in­quiéter de la trans­for­ma­tion de nos lieux de vie en bureau de traite­ment de l’in­for­ma­tion. Aujour­d’hui, un père de famille passe chaque semaine des heures à rem­plir, para­pher, argu­menter, acquit­ter, jus­ti­fi­er, pro­cur­er. Les réseaux devraient per­me­t­tre de créer une sol­i­dar­ité élec­tron­ique éphémère engageant tous les par­tic­i­pants à jeter à la poubelle l’ensem­ble des doc­u­ments que leur ont fait par­venir pour l’an­née les admin­is­tra­tion publiques et privées.

Anticipation

La bois­son aidant, dès qu’elle se sent en con­fi­ance, Gala fait mon procès. Elle énumère ce que je suis. Ce n’est pas beau à enten­dre. Elle rend pub­lic, sans égards pour le sens et le rythme de la con­ver­sa­tion, des pro­pos tenus dans l’in­tim­ité. Il y a longtemps que j’ai cessé de m’en offusqué. D’abord parce que, si je mar­que en effet, comme tout un cha­cun, dans l’ex­pres­sion de mes opin­ions, des degrés, c’est pour respecter un déco­rum sans lequel aucune société ne serait pos­si­ble et non pour trich­er, ensuite parce que, fidèle à moi-même, je ne craindrai pas de me défendre et de me jus­ti­fi­er si injonc­tion m’en était faite et peut-être le veux. Mais ce qui m’a­muse dans ce lyn­chage, c’est ce que je crois en com­pren­dre:  Gala se démar­que avec force déc­la­ra­tions de ma posi­tion afin de par­er l’éven­tu­al­ité où celle-ci devait un jour me val­oir des con­séquences néfastes.

Séparation

Que nous sommes bien sur cette colline du Guintzet! Et pourquoi y est-on bien? Parce que la vie bête et sac­cadée que pro­duit le marché, les stig­mates que por­tent au vis­age les indi­vidus que char­ri­ent les flux élec­triques, n’empoisonnent pas l’at­mo­sphère. Il n’y a pas de mag­a­sin, pas de loisir, pas de rai­son de se tenir sur cette colline sinon de retrou­ver la rai­son. Con­stat qui véri­fie les bien­faits du ghet­to. La paix est à ce prix: la sépa­ra­tion. Ce qui en dit long sur la sol­i­dar­ité chère au cœur des bien­faisants. Ils aident, sauvent, répar­ent les indi­vidus bal­lotés, brisés, per­dus, pour autant qu’ils puis­sent s’ap­puy­er sur une logique du ghet­to. Ils sauvent à par­tir de leur posi­tion émi­nente ceux qui se trou­vent rejetés à la périphérie; ou pour mieux dire, afin de racheter leur pêché, sauvent quelques indi­vidus. C’est une forme d’ex­or­cisme. (Les autres, ceux qui sauvent en mêlant leur exis­tence à la foule des égarés sont des saints) En ce qui me con­cerne je n’ai envie de sauver per­son­ne et préfér­erai ne pas être séparé.

France

Un ami me racon­te son instal­la­tion dans un hameau de France. Des sen­ti­ments con­tra­dic­toires me tra­versent. La France, cette société lâche, paresseuse, aux insti­tu­tions ban­cales, aux car­ac­tères cor­rom­pus. Un vil­lage, sa fumée sur la neige, le bon sens des habi­tants, leur gen­til­lesse, la mon­tagne, la mod­estie des rap­ports. Mais le sen­ti­ment négatif l’emporte. Lorsque des sit­u­a­tions vous enfer­ment, des pro­pos imbé­ciles sont tenus, des juge­ments arbi­traires pronon­cés, cela à répéti­tion, minant votre posi­tion, l’im­age qu’of­fre pareille société vous empêche de voir le monde serait-il fait de vil­lages, de mon­tagnes et d’habi­tants ami­caux. Voici ce qu’est dev­enue pour moi la France depuis trois ans, un pays malade de sa société.