Energumènes

Hier, tenu de défendre devant des représen­tants de l’In­struc­tion publique un pro­jet d’ar­gent lié à l’en­tre­prise. J’é­tais aver­ti: l’un des inter­locu­teur m’at­tendait de pied ferme. Le voici, éner­gumène de vert vêtu, por­tant un mail­lot sur lequel fig­ure une cita­tion de Nico­las Bou­vi­er, cheveux longs de hip­pie sur le retour, barbe étudiée de deux jours, petites lunettes, me coupant la parole avant que j’ai eu le temps de la pren­dre:
- … non, pas du tout!
Et le reste de l’échange, à l’avenant. Désireux me faire savoir ce qu’il sait, de me mon­tr­er que j’ig­nore ce que je crois savoir, prenant note, lorsqu’il veut bien m’é­couter (ce qu’il prou­ve qu’il n’é­coute pas), de ce qu’il aura à m’op­pos­er dès que vien­dra son tour de par­ler… il apporte ses répons­es à un prob­lème qui ne saurait être posé sinon dans ses ter­mes.
Fig­ure étrange de fonc­tion­naire. Ou alors fig­ure héroïque? Parangon? De ceux qui font du bien pub­lic une reli­gion faute d’en pos­séder une autre?
Afin de déten­dre l’at­mo­sphère — et pour dire mieux, de le déten­dre lui — alors que nous prenons place, je fais une remar­que sur son T‑shirt (pas sur son accou­trement, n’est-ce pas, ce pyja­ma).
- Amu­sant, cette cita­tion de Bou­vi­er. Il se trou­ve que je lis avec son fils la semaine prochaine.
- Je le con­nais bien.
Par la suite, chaque fois qu’une nom sur­gi­ra dans la con­ver­sa­tion, il dira:
- Je le con­nais bien.
Sur­prenant que per­son­ne ne le con­naisse, lui.
En somme, per­son­nage pathé­tique, qui par ailleurs doit bien faire son tra­vail, celui d’en­seign­er, si j’ai com­pris, mais dont l’a­gace­ment, pour ne pas dire la frus­tra­tion, indique un statut absol­u­ment moyen.
Une de ses col­lègues, dame généreuse, en fin de séance, me demande si je n’ai pas été trop sec­oué. Je me garde de lui dire que, fuyant autant qu’il est pos­si­ble le monde du tra­vail, je dois à l’oc­ca­sion, pour garan­tir cet avan­tage, me taire. Dont acte. Aux éner­gumènes je laisse le soin de gér­er avec hargne leur car­ré de compétences.

Brouet

Bon­heur de par­ler la langue espag­nole. Et ce pour­rait être toute langue pour autant que la pop­u­la­tion sache la par­ler, la par­le, veuille bien la par­ler et ne par­le qu’elle pour régler les affaires quo­ti­di­ennes, celles du besoin comme celles du plaisir. Or qu’avons-nous, ici, en Suisse, main­tenant qu’une équipe d’im­bé­ciles, igno­rant du monde, a ouvert grand les portes? Un sabir général? Les deux cent mots de l’id­iot? Les patois d’Afrique? L’anglais de bureau? La langue des signes? Celle des atti­tudes? Ce pré­cip­ité de langues venues de tout hori­zon cor­rompt toute pos­si­bil­ité fine d’entendement.

Palais

Salon de l’hô­tel Pala­cio San Este­ban en fin de journée, une homme en cos­tume, instal­lé dans le canapé à côté de sa femme, tri­cote une pyra­mide bleue.

Zombies

Ma fille de retour du camp de ski.
- Com­ment était-ce?
- For­mi­da­ble.
- La neige?
- Oui, mais pas les cama­rades de cham­bre.
- Ah?
- … je ne sais pas. On avait pas grand chose à se dire.
- Ce ne sont pas les mêmes filles que l’an dernier?
- Si… mais…
- Mais?
- Nous n’avons pas telle­ment joué.
- Tu sais pourquoi?
- Pourquoi?
- Parce que vous êtes des zom­bies.
- Hi, hi, hi!
- Je ne plaisante pas.
-…
-Et tu sais pourquoi vous êtes des zom­bies?
- .. parce qu’on passe notre temps sur nos télé­phones?
- Exacte­ment.

Au final

“Au final” est fau­tif, remar­que une lecteur d’easy­Jet, ce qu’il fait savoir aux Edi­tions Allia, ajoutant: à copi­er cent fois.

Préau

Excel­lents enfants. Ils saut­ent, cri­ent, s’élan­cent à tra­vers le préau, se bous­cu­lent, rient. Pour rien au monde je n’échang­erais la sit­u­a­tion de cet apparte­ment. Ou alors un paysage tran­quille, sans hommes. Ce qui revient au même. Le plaisir de l’in­no­cence. Cette philoso­phie pre­mière et ravie.

Niveau de vie

Le recours inces­sant au mot “crise” per­met aux politi­ciens de con­forter le peu­ple dans l’idée que leur action vaut remède. La crise est pas­sagère, il n’est que de trou­ver les solu­tions pour y met­tre fin. Rem­plaçons main­tenant ce mot par l’ex­pres­sion “rééquili­brage économique”. Alors le rôle des politi­ciens est dis­crédité. Il n’est aucun moyen de lut­ter con­tre les effets d’une com­péti­tion entre pays engagés sur le marché inter­na­tion­al sinon le tra­vail. En d’autres ter­mes, eu égard aux avan­tages com­para­t­ifs de l’Eu­rope, tout porte à croire que dans les prochaines années (et j’ex­cepte ici les expé­di­ents que seraient la guerre, la coloni­sa­tion, un change­ment de régime…) le niveau de vie sera divisé par qua­tre. Si l’on s’en tient à l’analyse de la déci­sion poli­tique que fait Haber­mas dans La tech­nique et la sci­ence comme idéolo­gie, la classe poli­tique ayant renon­cé, faute de valeurs sur lesquelles la fonder, à toute pra­tique autonome de la déci­sion, et après s’en être tenu à l’ap­pli­ca­tion de solu­tions tech­nique mis­es en évi­dence par le tra­vail des experts, dupe éhon­té­ment le peu­ple en usant d’un mot, le mot “crise”, qui lui per­me­t­tra, espère-t-elle, de se main­tenir au pou­voir (alors que celui-ci, logique­ment, devrait revenir aux tech­ni­ciens — principe d’ac­tion évi­dent de la tech­nocratie bruxelloise).

Dérive

easy­Jet — sor­ti en librairie ce matin, le livre sus­cite aus­sitôt une chronique que me sig­nale l’édi­teur. Le jour­nal­iste, lié à un site inter­net con­sacré à l’avi­a­tion, fait du texte une présen­ta­tion hon­nête et sans intérêt qu’il agré­mente de pho­togra­phies. Il con­clut par un appel aux réac­tions de lecteurs. Or, je con­state qu’en effet ceux-ci ont réa­gi et se sont emparés des seuls élé­ments dans la chronique qui per­me­t­tent de rebondir: la nature polémique de la démarche et l’ac­cent mis sur l’in­con­fort du trans­port low-cost, de telle façon que dans le dia­logue qui se noue en ligne entre quelques dizaines d’in­ter­locu­teurs, il est dit que l’au­teur n’a écrit ce livre que pour gag­n­er de l’ar­gent, qu’il n’y prob­a­ble­ment jamais voy­agé à bord d’un avion easy­Jet, qu’il polémique inutile­ment et qu’il est pour le moins arro­gant de cri­ti­quer un mod­èle de voy­age pop­u­laire lorsqu’on se déplace en pre­mière classe une flûte de cham­pagne à la main. L’ironie veut que, retour de Sala­manque, je me trou­ve quelques heures plus tard à bord d’un avion de la com­pag­nie Swiss, tassé, bous­culé et trans­porté comme une marchan­dise. Mais le plus éton­nant est encore la vitesse de dérive que les com­men­taires impri­ment au texte: parce que le jour­nal­iste a qual­i­fié de “polémique” un texte dont ce n’est aucune­ment la voca­tion et qui, s’il était, le serait par défaut, des lecteurs qui ne l’ont pas lu s’en empar­ent pour faire val­oir des posi­tions générales et vindicatives.

Le livre brisé

Ce que j’af­fir­mais du rap­port entre sincérité et lit­téra­ture mérite d’être cor­rigé. Je con­nais au moins une oeu­vre qui tient le pari: Le livre brisé, de Serge Doubrovs­ki. Une acte fou dont l’is­sue sera fatale. Entre­prenant de racon­ter sa vie au jour le jour l’au­teur spécule sur l’avenir de sa vie intime. Le réc­it est inter­rompu par le sui­cide de sa femme. Puis l’au­teur achève le livre. J’ai retrou­vé ce texte l’autre jour dans un car­ton en prove­nance de Lhôpi­tal dont je tri­ais le con­tenu et je l’ai jeté: per­son­ne ne souhaite vivre deux fois une sit­u­a­tion réelle. L’art existe lorsque des lec­tures suc­ces­sives sont possibles.

Rois Mages

La Chevauchée des Rois Mages (Cabal­ga­da) a lieu tout à l’heure sur le Plaza may­or. Oh, bien sûr, me dit Nicodème, il y aura des chameaux, mais désor­mais il y en a qui vien­nent à moto, en voiture et même en fusée!